Créer un nouveau blog :

A propos de ce blog


Nom du blog :
dje
Description du blog :
Parce que désillusion est le plus joli mot qui existe, entrez dans mon monde de chroniqueur désabusé
Catégorie :
Blog Société
Date de création :
01.07.2007
Dernière mise à jour :
09.02.2009

RSS

Rubriques

>> Toutes les rubriques <<
· C'est donc ça nos vies... (28)
· Chroniques d'un expatrié (14)
· Chroniques du Vengeur Masqué (7)
· Divagations diverses (3)
· Journal de bord (1)

Navigation

Accueil
Gérer mon blog
Créer un blog
Livre d'or dje
Contactez-moi !
Faites passer mon Blog !

Articles les plus lus

· Flower of Scotland
· Huit bonnes raisons de ne pas aller en Angleterre
· Sexe, bière et Rock'n'Roll
· Le vilain petit mouton
· Big Brother is watching you

· I can't believe the news today...
· Dans les yeux des femmes I'm lost
· La misère d'en face
· Tout est bruit pour qui a peur
· Comme un manouche sans guitare
· C'est encore loin Dakar ?
· La balle à l'aile, la vie est belle !
· Lost in translation
· Marcher dans le sable
· She burns like the sun

Voir plus
 

Statistiques 58 articles


Derniers commentaires

  RSS

Recherche
Recherche personnalisée

Blogs et sites préférés

· Fée Carole
· Oeil pour Oeil


Le marin, le navire et l'amer

Publié le 09/02/2009 à 12:00 par dje
Le marin, le navire et l'amer
Il n’est de bon marin que celui qui rentre au port avec son bateau. Ce sont les mots malheureux, fatalistes, mais tellement sensés, qu’a eu Roland Jourdain en rentrant au port de Ponta Delgada, aux Açores, à seulement quelques encablures de la fin de son tour du monde à la voile. Décision douloureuse d’abandonner une course dont il aura été un animateur majeur, trimballant sa bonhommie et ses traits d’humeur en tête depuis de nombreux milles, tout ça pour mieux préserver un navire blessé. Comment exprimer de façon plus magnifique le lien fusionnel entre un navigateur et son bateau, personnifié pour devenir le seul compagnon du solitaire durant trois mois de mer. Le bateau est l’âme du marin, sa raison d’être, alors plutôt sacrifier ses états d’âme personnels que le mettre en danger. C’est la règle du jeu, tacite mais inéluctable.

J’ai suivi "Bilou" depuis son passage de la Nouvelle-Zélande, lui l’éternel poissard, condamné à jouer les seconds rôles derrière le trop parfait Desjoyeaux. J’ai espéré qu’il dépasse le "professeur" lors de la remontée de l’Atlantique, histoire de chambouler un peu l’ordre établi qui semblait écrit d’avance. Qu’ils s’appellent Schumacher, Armstrong ou Desjoyeaux, les vainqueurs infaillibles ont toujours du mal à attirer de la sympathie, eux qui paraissent si peu humains. C’est très injuste au final, surtout au vu de la course exemplaire de Mich’Desj, parti faut-il le rappeler quarante huit heures après tous les autres. Mais il est difficile de se départir d’un tel sentiment… Peut-être aussi parce qu’on espère toujours un dernier rebondissement qui pourrait remettre en cause une histoire écrite d’avance. Sûrement même.

En fait de rebondissement, c’est Jourdain qui a dû rentrer au port prématurément, presque anonymement, dans les mêmes eaux açoréennes que j’ai arpentées l’été dernier. Quel contraste avec la remontée triomphale du chenal d’arrivée par Desjoyeaux à peine une trentaine d’heures plus tôt. Les Sables d’Olonne dimanche, Ponta Delgada mardi, un monde de différence pour deux skippers pourtant au coude-à-coude quelques jours plus tôt. Et surtout, un accueil tellement différent… Mais au-delà de la frustration profonde provoquée par un abandon, n’est-ce pas un retour à terre plus agréable à vivre ? J’en suis intimement persuadé.

Je n’ose imaginer les sentiments mitigés à l’idée de boucler un tour du monde. Quatre-vingt jours de solitude et d’éloignement salutaire, et aucune transition au retour. On aurait envie de savourer ses moments, les derniers, en solitaire, en égoïste. Voir la côte se découper lentement, mille après mille, lever la tête avec fierté mais sans esbroufe, et entrer tranquillement au port pour retrouver les siens, le tout dans un sentiment mitigé de triomphalisme impatient et de calme sérénité. Au lieu de ça, le littoral n’est pas encore en vue qu’une première vedette qui vient vous faire signe, puis une autre. Des voiliers de badauds des mers qui font de grands signes, curieux à outrance, des hélicoptères même. Un bruit assourdissant, des gens qui vous saluent alors même que vous ne les connaissez pas, touristes sans mérite désireux de s’approprier un peu de la magie de l’instant. Mais ce moment n’appartient à personne ! Il est celui du skipper, et je n’imagine à sa place avec quelle violence je pourrais repousser ces intrus non désirés. Usurpateurs, un tour du monde en solitaire s’achève en solitaire ! Et bientôt ce sera les micros, les caméras, les voleurs de rêve en tous genres. Oui vraiment, de quoi comprendre Bernard Moitessier de ne pas rentrer de sa longue route.

Au lieu de ça, Bilou, le tranquille, le serein, aura terminé son aventure dans le calme des Açores, loin de toute agitation. Et seuls ses proches et son équipe, les vrais en quelque sorte, ont été là pour l’accueillir. Assurément plus humain. Les JT et les paparazzis étaient absents, puisque dans ce monde un perdant n’attire décidément pas les foules, quelle qu’ait été la beauté de son histoire. Les rares images volées par un cameraman montrent un appontement des plus posés, où le héros a le temps de profiter de l’ambiance, de s’imprégner de chaque impression et de chaque sensation qui flotte dans l’atmosphère. Le temps de prendre le temps, tout simplement. Sûr qu’il aura su dans son malheur mesurer la chance de ce retour mesuré à la civilisation. On ne remonte pas d’une plongée sans paliers de décompression.

Alors oui, la déception prend souvent le pas sur toute autre sensation, car l’amer couvre toujours le sucré. Mais parfois, ce n’est pas toujours le vainqueur qui a le plus gagné. Dans l’univers des marins plus qu’ailleurs, la tranquillité n’a pas de prix.


(C'est donc ça nos vies... 09.02.2009)



--

Voyage en première ligne

Publié le 12/01/2009 à 12:00 par dje
Voyage en première ligne
Ce sont les dernières destinations à la mode. Au diable les îles, le soleil, la belle vie, maintenant on va faire des virées dans les montagnes irakiennes, visiter les favelas de Rio ou parcourir les contrées tchétchènes. Dans ce monde où les conflits armés se succèdent et s’éternisent, le tourisme de guerre est un phénomène grandissant, galopant même. Moyennant un gros cachet, certains tour-opérateurs acceptent d’emmener des touristes inconscients dans des zones hautement dangereuses. Vous les avez peut-être vus lors d’un reportage d’Envoyé Spécial la semaine dernière. Edifiant.

On pourrait croire que ça part d’un sentiment noble, celui d’aller à la rencontre de peuples blessés, de leur apporter un peu d’espoir, et pourquoi pas d’aider l’économie locale via le tourisme. Il n’en est rien. Juste des quinquagénaires bien pensants avides de voir le feu de près, de toucher du doigt la réalité de la guerre, dans un voyeurisme écœurant. J’ai regardé ce reportage par curiosité, pour voir si à un moment une quelconque marque d’ouverture d’esprit interviendrait, mais c’était peine perdue. Pourtant ils le disaient avant de partir, ces pseudo-baroudeurs qui se la jouent bohème, leur but était d’aller vers les gens, de faire des rencontres, d’échanger. Au lieu de quoi on a l’impression de voir une colonie de vacances qui se promène dans un zoo, prêts à jeter des cacahuètes aux autochtones complètement perdus face à cette arrivée impromptue.

En ajoutant en sus l’œil déformateur de la caméra, on a l’impression de voir de la télé-réalité en temps de guerre. Les petites interviews en aparté des touristes renforcent le sentiment général de dégoût, eux qui sont là à parler de ce qu’ils ont cru comprendre des mœurs et de la réalité du pays dans un discours gorgé de condescendance et de moralité niaise. Ils prétendent vouloir communier avec la population et s’immerger dans leur culture, mais ils entrent dans les mosquées comme on entrerait à la Poste, sans enlever leurs chaussures et se plier aux coutumes, alors même qu’à deux mètres d’eux les fidèles sont en train de prier pour que la guerre s’arrête. Se sentent-ils vivants dans ces moments-là ? Se sentent-ils mieux de voir au plus près la souffrance des gens ? C’est en tous cas ce qu’expriment leurs visages.

Je les vois déjà rentrer chez eux, briller en société en racontant leur périple si dangereux au milieu des obus qui éclatent et des gens qui meurent. Ils oublieront bien sûr de préciser les moyens militaires mis en œuvre pour les sécuriser, voitures blindées et personnel de sécurité armé jusqu’aux dents. Qu’on ne vienne pas me parler de danger… A l’instant où des civils vivent dans la peur, eux traversent la ville avec une escorte à faire pâlir le pape. Suis-je le seul à être dérangé par ce contraste ? Mais eux ne se rendent compte de rien, c’est naturel, ils ont payé pour ça.

Le pire dans tout ça, c’est que la population les accueille à bras ouverts. Pris en otage par leur propre désillusion, ils ne comprennent pas le cynisme de la situation, espérant vraiment que ces visiteurs inattendus sont là pour les comprendre et les aider. Si ils savaient qu’ils ne sont que les jouets de professionnels sans scrupules qui exploitent la misère pour apporter leur dose de curiosité malsaine à des bourgeois en mal d’aventures insolites… J’en suis presque venu à souhaiter que ce bus saute sur une mine avant la fin du reportage. Vous vouliez voir la guerre ? Vous voilà servis ! Mais non, tout se termine bien, tout le monde rentre chez soi en ayant l’impression délicieusement douce d’avoir fait une bonne action et d’avoir donné un peu de rêve à des peuples en souffrance. Et sitôt la douane passée, tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Qu’il est facile d’être compatissant quand on se cache derrière une vitre ou un écran. C’est la bravoure des lâches que de se prétendre solidaire, et les lâches sont en train d’installer une dictature mondiale. Hélas, les paroles n’ont aucun poids face à la réalité des actes.


(C'est donc ça nos vies... 12.01.2009)

Comme un manouche sans guitare

Publié le 29/12/2008 à 12:00 par dje
Comme un manouche sans guitare
Noël est passé, ses images enchanteresses, sa magie innocente et sa consommation exacerbée. Parmi les musts des cadeaux déposés au pied des sapins par un vieux barbu qui n’a semble-t-il pas encore été touché par la crise, on trouve cette année, comme les précédentes d’ailleurs, le fameux kit "Guitar Hero". Description de l’objet : une grossière guitare en plastique munie de cinq grosses touches pour les accords de main gauche et d’un dispositif sommaire pour le grattage de fausses cordes par la main droite, le tout rattaché à une console de jeux pouvant reproduire des standards du rock. Sous-titre implicite de ce coffret : devenez un virtuose de la guitare virtuelle en quelques heures devant votre écran.

La belle affaire ! La question que je me suis posée il y a quelques années la première fois que j’ai vu le concept, c’est de me demander qui pourrait bien être acheteur d’une telle chose, qui précisons-le au passage tourne autour des cent euros, voire plus en fonction des options fournies. C’est vrai, si j’avais cent euros à mettre pour apprendre la guitare, autant en acheter une vraie, c’est quand même bien mieux. Déjà ça fait moins mal aux yeux, ça se trimballe partout sans avoir besoin d’une prise de courant, et puis c’est tout de même un bel objet que l’on est fier de montrer en société, il faudrait voir à ne pas l’oublier. Sans compter qu’emmener sa console pour gratouiller autour d’un feu de camp ou sur la terrasse d’un café, c’est pas ce qu’on fait de plus pratique… Le mythe du gratteux libre et poète qui fait tomber les jeunes filles en fleur en prend subitement un bon coup dans l’aile.

Quel grand naïf je fais… J’avais oublié que notre génération du tout numérique s’entiche du moindre objet à partir du moment où il est rattaché par un fil électrique. Une guitare en bois, hé l’autre, comment t’es ringard ! Voilà donc comment ce "jeu" – je n’oserais pas employer le terme d’instrument de musique, faut pas déconner – s’est retrouvé comme Le cadeau dans le vent, décliné depuis sous de multiples versions : batterie, micro, ou je ne sais quoi encore de plus affreux. Et là je me dis, c’est pas possible, au bout d’un moment les gens vont s’apercevoir de l’arnaque. Non vraiment, la supercherie est trop grosse. C’est ça, cours toujours… Plus de trois ans que ça dure…

Après tout, quoi d’étonnant à ce succès ? Avoir l’impression d’être un virtuose en seulement deux heures de temps, c’est tout de même quelque chose d’appréciable. Cela s’inscrit dans la logique d’une société pressée où tout est possible de façon très rapide pour peu qu’on s’en donne les moyens. Tu veux être célèbre ? Participe à un casting de télé-réalité, résultat garanti. Ou mieux tiens, monte un buzz sur internet. Tu veux faire de la politique ? Demande à ton papa, il pourra sûrement te filer un coup de main en douce. Tu veux être un dieu de la musique ? Achète Guitar Hero… Bon, à y regarder de plus près, le résultat relève bien plus souvent de l’artifice que du concret, mais peu importe puisque seule l’image compte. Il y a bien longtemps que le dilemme de l’homme public ne concerne plus l’antagonisme être et avoir, mais bien être et paraître.

Le pire dans tout ça, c’est de voir qui se corrompt à s’associer avec ce concept. Des artistes légendaires tels que AC/DC, Audioslave, David Bowie ou – oh, horreur ! – les Red Hot Chili Peppers ont accepté la reprise de certains de leurs titres adaptés à la sauce Guitar Hero. Besoin d’argent, d’un nouveau public, recherche de nouveauté peut-être ? Je ne veux même pas connaître la raison de cette compromission. Mais le pire, c’est bien Gibson qui donne son accord pour que ses guitares soient reproduites pour le bien du jeu. Gibson, un nom qui fait baver les musiciens de tous âges par la qualité de ses instruments. Tenir une Gibson entre ses mains et avoir le privilège d’en jouer est un moment intense pour tout guitariste. Et voilà que même cette firme mythique vend son image, pour le bien d’une pâle adaptation sur une console de jeux ! Les bras m’en tombent… Pas très grave en même temps, si je veux continuer à jouer de la guitare les pieds me suffiront amplement moyennant une bonne vieille version de Guitar Hero.

Django, Jimi et les autres, pardonnez-nous d’offenser ainsi vos mémoires. Encore heureux que vous soyez nés à la bonne époque, sinon vous ne seriez peut-être devenus que de tristes gamers accrochés à leur guitare en plastique. Ca aurait été tout de même dommage.


(C'est donc ça nos vies... 29.12.2008)

Si ce n'est toi c'est donc ton frère

Publié le 15/12/2008 à 12:00 par dje
Si ce n'est toi c'est donc ton frère
Nous vivons dans une jungle, le saviez-vous ? Tout ce qu’il y a de plus aseptisée et civilisée en apparence, mais où les fauves règnent en maître et accordent aux faibles le droit de vivre ou non, de s’exprimer ou non, et l’opportunité de devenir un jour eux aussi un membre de la caste dominante. Carnivores ou carnassiers, quelle différence au final ? La viande rouge s’est transformée en pouvoir, mais au final le parallèle va bien plus loin que le cadre de la simple métaphore. Et au milieu de cette loi du plus fort, il y a les gentils agneaux, ceux qui montrent patte blanche et espèrent se faire bien voir des puissants pour grappiller eux aussi une petite boulette de viande, même ridicule, et changer un jour de régime alimentaire.

Dans la longue histoire des agneaux qui ont voulu se faire plus voraces que les lions, peu en ressortent vivants. Et un de plus vient de s’ajouter à la liste, j’ai nommé le doux et gentil Bruno Julliard. Comment oublier celui qui s’était dressé il y a trois ans comme le porte-parole des étudiants en colère, boutant le CPE hors de la loi française avec force interviews et plateaux télévisés ? Je m’étais longuement interrogé à l’époque sur sa légitimité et ses motivations, ne parvenant pas malgré tous mes efforts à me retrouver dans cet homme qui prétendait guider nos cortèges. La seule mobilisation, dans le nombre comme dans la durée, aurait dû suffire à faire plier le gouvernement coupable d’excès manifeste de connerie à l’idée de pondre le contrat de travail le plus discriminatoire de l’histoire de la République. Alors quel besoin était-il de mettre en avant un leader, si charismatique soit-il derrière ses allures inoffensives de gendre idéal ? N’est-ce pas ce que l’on appelle pudiquement de l’opportunisme ?

Mauvaise langue ! Jamais le cher Bruno ne se laissera embrigader par un mouvement quel qu’il soit. Enfin, c’est ce qu’il disait à l’époque… Et pourtant, même pas un an après avoir quitté la présidence de l’UNEF, le voilà discrètement introduit dans les hautes sphères du parti socialiste. Toujours étonnant de constater comment l’odeur de viande fait tourner les têtes et oublier les paroles de la veille. De l’opportunisme à l’arrivisme, il n’y a parfois qu’un pas. Mais peut-on en vouloir à quelqu’un de se ranger du coté des puissants ? Je prête l’oreille et entend ça et là ceux qui ont le blâme et la critique facile, et je rigole sous cape en me disant – je pense sans trop me tromper – qu’au moins la moitié d’entre eux se seraient comporté de façon totalement similaire. Les méandres de l’esprit humain ne sont finalement pas si tortueux, j’en viendrais presque à me dire qu’ils sont hautement prévisibles.

Mais à fricoter avec les carnivores on en veut toujours plus, on perd sa lucidité, et on n’hésite plus à s’attaquer à ses nouveaux congénères. Une petite bombe lâchée discrètement, j’aurais même envie de dire sournoisement tant cela fait réchauffé, la chose suffit à faire son effet. Car comment qualifier autrement que par le mot "effet" la révélation soudaine de l’ex-agneau docile soudainement devenu félin affamé : lors de sa croisade anti-CPE Bruno Julliard aurait eu en privé le soutien total de Nicolas Sarkozy, avide de faire tomber son collègue et néanmoins concurrent Dominique de Villepin. Une vraie jungle, il n’y a pas de doute. Au-delà de la passe d’armes politicienne qui n’est pas franchement étonnante – qui pourrait oser parler de véritable révélation ? – je m’interroge sur le but de la manœuvre médiatique. Désir de transparence ? J’ai comme un doute persistant, surtout trois ans après. Auto-publicité pour se remettre sur le devant de la scène ? Oui, c’est déjà plus possible, le personnage ayant déjà maintes fois montré son amour de la place médiatique. Tentative de décrédibilisation ? Bien tenté, mais le manque de conviction risque fort de se retourner par un méchant coup de règle sur les doigts. Il ne suffit pas de se mettre une crinière postiche pour avoir l’air d’un lion. Le dur apprentissage de la loi de la jungle.

Arriviste, on pourrait trouver que le mot est un peu fort. Profiteur serait peut-être plus juste. Quoique, j’ai du mal à faire un vrai distinguo. Il y a des fois ou nombre d’adjectifs viennent en tête sans qu’aucun ne colle parfaitement, et dans ce cas-là il vaut mieux ne rien dire. Dans la plupart des cas d’ailleurs, que l’on soit lion ou agneau, si on n’a rien à dire d’utile, autant s’abstenir de brasser du vent. Comprenne qui voudra.


(C'est donc ça nos vies... 15.12.2008)
Source de l'image: www.leplacide.com

Tous responsables ?

Publié le 03/11/2008 à 12:00 par dje
Tous responsables ?
Quelle belle journée que le vendredi, fin d’une laborieuse semaine et jour annonciateur d’un week-end plus ou moins reposant. Malheureusement en certains cas même le vendredi quelques éléments extérieurs parviennent à vous pourrir la vie. Quoi par exemple ? Apprendre que l’on fête les cinq années d’existence des petites boîtes sournoises et furtives qui violent votre droit à l’image sur le bord des routes françaises. Et oui, souhaitons tous en chœur un bon anniversaire aux radars automatiques ! J’ai hésité à acheter un gâteau pour l’occasion, mais je me suis ravisé en me disant que les cinq bougies auraient tendance à me rappeler le nombre de points restants sur mon permis. Heureusement que je suis salarié de l’Etat français, cela fait (un peu) passer la pilule des centaines d’euros déboursés pour engrosser mon employeur sous un prétexte scandaleusement nommé "conduite dangereuse" en bas du petit papier bleu.

Je râle, évidemment ça ne me fait pas plaisir, mais je me plie bien volontiers à la règle. Après tout je la connais, tant pis pour moi. Deviendrai-je soumis ? Non, juste exaspéré par ces milliers d’automobilistes qui passent leur temps à parler des radars, tout en se défendant par la suite que de toutes façons eux ils respectent les limitations. Alors qu’est-ce que vous en avez à faire des radars, si vous respectez la loi ? Bande de moutons démagogiques, vous m’écoeurez. Le fait est là : le nombre de tués sur la route est en constante diminution. Si le prix à payer pour cela est une amende de 90 euros arrivant selon un rythme bi-annuel régulier, peut-être cela en vaut-il la peine. Le jour où je serai moins con je ne me ferai plus prendre, et tout le monde sera gagnant, y compris l’environnement et la couche d’ozone - Qui a parlé de démagogie ?

Cinq points, le couperet commence à se rapprocher, mais ne comptez pas pour autant que je me rende dans un de ces stages pour récupérer des points à grands coups de billets de 200 euros. Procédé absolument scandaleux qui amnistie les riches sans rien pardonner aux pauvres. La règle est simple : aie de l’argent, tu pourras facilement rattraper tes bêtises, rire des pauvres sans le sou et planer bien haut au-dessus des lois, tout en fournissant une nouvelle forme d’impôt sur la fortune à l’Etat français. On pourrait croire que tout le monde y est gagnant, automobilistes comme dirigeants, mais ce système ne fait qu’augmenter sournoisement des disparités sociales déjà bien larges. La sécurité routière se monnaye sévère, et devient une part non négligeable du budget français, sans que l’on sache trop à quoi il est réutilisé.

Tant qu’à parler de nouvelle forme d’impôt, on pourrait aussi évoquer les fameux gilets jaunes. Si ça ce n’est pas de l’achat imposé ! Ou alors une forme déguisée de vente forcée pour relancer la consommation, qui sait… Et que voit-on désormais ? Des gilets de tailles diverses pour toute la famille, y compris les touts-petits. Cela tombe sous le sens, quand vous tombez en panne en pleine nuit, c’est toujours votre gamin de cinq ans que vous envoyez réparer la voiture sur le bord de la route. Mieux que ça, pour 13,5 euros l’automobiliste averti peut même déguiser son animal favori de bandes réfléchissantes pour le voir dans l’obscurité la plus totale. L’utilité pour la sécurité routière je ne sais pas, mais en tous cas pour promener son chien la nuit c’est une idée de génie. Qu’on ne vienne pas me dire après cela que cette mascarade n’a aucune visée commerciale. Ce n’est pas Karl Lagerfeld qui y changera quelque chose.

Dormez tranquilles chers possesseurs de véhicules motorisés, l’Etat prend soin de vous, à défaut de votre porte-monnaie, pour le meilleur et pour le pire. Tant qu’il y aura des gentils gens plein de bonne foi pour étaler leurs gilets jaunes sur le siège passager, les mêmes qui prétendent ne jamais dépasser la vitesse autorisée, il n’y a pas de raison que cela cesse. Puisqu’on peut tout nous faire passer et qu’on l’encaisse avec un grand sourire, pourquoi se priver ? Je me demande d’un coup si il y a une raison à tant de bonne volonté gratuite. Mais oui après tout, les bandes réfléchissantes brouilleraient-elles les flashs des radars ? Si ça se trouve c’est ça, et il n’y a que moi qui n’ai rien compris. Je vais de ce pas griller un radar pour vérifier cette hypothèse.



(C'est donc ça nos vies... 03.11.2008)

Le choc des mots, le poids de l'ego

Publié le 20/10/2008 à 12:00 par dje
Le choc des mots, le poids de l'ego
Qui a dit que la littérature n’était plus à la mode, dépassée par l’avènement de la société de communication et l’omnipotence du web ? Erreur, le marché du livre ne s’est jamais aussi bien porté. Enfin quantitativement parlant, parce que pour la qualité on repassera. Le livre est même devenu le moyen principal de communication pour toutes les têtes connues de notre monde. Pas une catégorie qui ne passe au travers : journalistes, chanteurs, sportifs, hommes politiques, comédiens, jusqu’aux hommes de main des plus puissants qui ont forcément moultes anecdotes croustillantes à raconter, tous y vont de leur petit couplet, dans le seul et unique but d’exposer leur vie et leur façon de penser au regard acéré et peu indulgent de la page blanche. Evolution de moeurs logique qui nous fait entrer de plein pied dans l’ère du roman-réalité. Se prendre pour un écrivain est aujourd’hui le meilleur moyen de revenir sur le devant de la scène, d’enchaîner par la suite interviews et émissions en tous genres, et rester ainsi en haut de l’affiche. Mais que cette affiche est terne la plupart du temps.

Prenez le temps de vous promener dans les rayons de librairie des grandes surfaces, vous ne verrez que ça : des piles d’ouvrages fades et sans contenu, maladroitement écrits par des personnages aussi insipides dans leur vie qu’ils peuvent être doués dans leur domaine, et dont chaque titre pourrait être résumé par « ma vie, mon œuvre, ma philosophie ». Quel ego surdimensionné peut ainsi pousser des gens nullement doués pour l’écriture vers l’exercice hautement périlleux de l’autobiographie ? Comment peut-on avoir la prétention délibérée de se dévoiler en public en pensant intéresser le lecteur lambda ? Au diable ces considérations terre-à-terre, l’heure est à la pluralité et plus personne ne peut se contenter de rester cantonné dans sa spécialité. La conséquence ? Les sportifs chantent, les chanteurs écrivent, les écrivains jouent la comédie, les acteurs se politisent - où est-ce l’inverse ? - et à de rares exceptions près la même impression générale que chacun ferait aussi bien de se contenter de faire ce qu’il sait faire le mieux. Les ventes sont là pour prouver le contraire évidemment, mais j’ai depuis longtemps abandonné le baromètre populaire pour me faire une idée de la qualité d’une œuvre.

Difficile de s’y retrouver dans cet amas informe de couvertures racoleuses cachant des pages rédigées à la va-vite. Les vrais talents se retrouvent noyés, sans aucune portée médiatique, devenant les victimes collatérales d’une auto-régulation qui n’est finalement pas si éloignée d’une certaine forme de censure institutionnelle par indigestion chronique. On ne remarque un livre que si il choque, si il agresse, si il provoque, et si possible gratuitement. Le choc des mots, le poids de l’ego, ou comment faire de sa vie privée un fond de commerce. Le hiatus est manifeste avec la vocation première du livre qui est justement de profiter d’un temps d’attention plus élevé que les autres sources de communication pour pouvoir soulever des vraies questions, raconter des vraies histoires, sans crainte de se faire zapper au bout de deux minutes par une page de publicité – peut-être que le temps de la publicité dans les romans n’est pas si éloigné que ça après tout.

Je suis fatigué de voir ces messieurs venir s’expliquer sur les plateaux, et prétendre qu’ils n’ont pas voulu dire ce qui est écrit de leur main. Choquer ouvertement pour créer la polémique, puis profiter du micro tendu pour adoucir les angles et expliquer sa vraie position, la méthode ne date pas d’hier mais tend à se généraliser en toute impunité. Tout le monde se plie désormais à cette façon de faire, sans quoi le message n’atteindra jamais sa cible. Je suis toujours sidéré de voir un ex-otage des Farc sortir un livre trois mois après sa libération. Trois mois… Comment peut-on espérer rédiger quelque chose en si peu de temps ? Et au-delà de ça, est-ce un délai suffisant pour tirer pleinement le bilan d’une expérience aussi traumatisante ? Assurément non. Mais voilà, il faut profiter de la vague tout de suite, quitte à sacrifier la qualité, sous peine de voir ses écrits sombrer dans l’oubli. S’adapter ou se taire, voilà le choix proposé aux écrivains d’aujourd’hui. Si chaque époque de l’histoire a eu son école littéraire, il ne reste plus qu’à trouver un néologisme pour décrire celle que nous vivons. L’insipisme, oui, ça pourrait coller.


(C'est donc ça nos vies... 20.10.2008)

Passé sous silence

Publié le 07/10/2008 à 12:00 par dje
Passé sous silence
On n’entend parler que de ça, partout, à toute heure, krach boursier, 11 septembre de la finance, récession, que de mots vains et menteurs pour terroriser l’opinion… A l’heure où les économistes du monde entier se pressent au chevet du système capitaliste pour sauver un patient en état critique atteint d’un cancer généralisé qu’il a lui-même provoqué par des excès peu conseillés, on en viendrait presque à oublier les vrais médecins, ceux qui s’occupent des vrais problèmes qui touchent les gens dans leur chair et leur sang. Heureusement quelques pics médiatiques viennent de temps en temps remettre dans la lumière ces chercheurs qui œuvrent dans l’ombre, bien loin des basses considérations financières. Vingt-cinq ans après, Francçoise Barré-Sinoussi et Luc Montagnier ont enfin été récompensés par le Nobel de médecine pour leur découverte du virus du Sida. Il était temps.

Cette reconnaissance pose quelques interrogations. Il n’est pas fréquent de voir l’Académie décerner ses prix pour des travaux si anciens, ce qui en fait un évènement tout sauf anodin. Au-delà du symbole, il semblerait qu’un nouveau coup de projecteur soit remis en direction d’une maladie qui peu à peu tend à se banaliser dans l'opinion générale, après plusieurs années de campagnes de sensibilisation insistantes et efficaces. Il n’y a pas si longtemps encore les débats étaient nombreux sur le Sida, sur les comportements à risque, et des opérations de prévention aussi simples que les campagnes "préservatif à un franc" se multipliaient. De tout ça il n’est plus question depuis quelques temps. La faute à une marketisation de la santé? On ne parle plus de la maladie, comme si elle était vaincue, comme si elle n’existait plus. Et pourtant… Pire que ça, les nouveaux traitements tri-thérapiques apparaissent comme des remèdes miracles qui atténuent la gravité de la séropositivité. Ceux qui suivent ces traitements pourraient pourtant témoigner de leur caractère lourd, contraignant, presque invivable. Non, être séropositif n’est toujours pas une banalité, et non la maladie ne recule pas, loin de là. Les chiffres peuvent en témoigner dans leur froide et implacable vérité.

La volonté manifeste de l’Académie Nobel de remettre la lutte contre le Sida sur le devant de la scène est louable, mais le moyen employé est par contre inquiétant car il montre le peu d’avancées scientifiques dans le domaine. Etre obligé de remonter en 1983 pour récompenser la lutte contre la maladie, au-delà du symbole des vingt-cinq ans et du mérite incontestable des deux chercheurs, c’est admettre implicitement qu’aucun travail de recherche n’a donné de résultats significatifs ces dernières années. Plutôt inquiétant… Voilà en tous cas de quoi ramener sur terre les naïfs qui penseraient que la bataille est gagnée.

Au fait, un troisième lauréat partage ce prix, il s’agit de l’allemand Harald zu Hausen pour ses recherches sur le cancer du col de l’utérus. Curieusement, les médias ont souvent occulté ce point. Est-ce parce que ce chercheur a le grand défaut de ne pas être français ? J’ose espérer que non, mais j’avoue que je n’en serais pas totalement surpris. Sous couvert de mots trompeurs tels que la fameuse "unité nationale", le patriotisme semble en effet redevenir une doctrine particulièrement à la mode en ce moment.


(C'est donc ça nos vies... 06.10.2008)

Cinq semaines en bateau

Publié le 23/09/2008 à 12:00 par dje
Cinq semaines en bateau
Vendredi 8 août

Veillée d’armes. Arrivé à Ponta Delgada, la capitale des Açores, depuis quelques heures, et l’embarquement n’ayant lieu que le lendemain, j’ai tout loisir de flâner sur cette île qui est pour beaucoup synonyme de vacances et de petit paradis. L’image de la ville est en tous cas est loin de l’idée que j’aurais pu m’en faire. Elle semble en pleine mutation, en train d’abandonner ses traditionnelles activités maritimes pour mieux se consacrer au tourisme de masse, assurément plus rentable. Les petites maisons de pêcheur sont en ruines et peu à peu détruites pour laisser place à de grands barres d’immeubles donnant directement sur l’océan. La société de loisirs dans ce qu’elle peut avoir de plus hideux est en train de tuer le charme discret du lieu, le transformant en une copie des fronts de mer les plus horribles des stations balnéaires françaises. C’est grâce à l’argent de l’Europe me glisse-t-on, le même argent qui a permis de construire un autoroute à deux fois trois voies pour relier la capitale à l’aéroport, distants d’à peine trois kilomètres. Cela se passe de commentaires…

Le contraste entre tradition et modernité est partout. Les jeunes fashion-victims, engoncés dans leurs vêtements de marque, croisent les pêcheurs fatigués aux traits las et tirés. A coté des chalutiers usés jusqu’à la coque, on trouve des compagnies qui proposent d’aller voir des baleines et de nager avec les dauphins pour la modique somme de 35€. Je vois le sommet de l’Atalante, le navire qui va m’accueillir pendant 38 jours, dépasser derrière une enseigne de Burger King posée en plein milieu de la jetée. Surprenant. Heureusement le cri des mouettes est là pour rappeler la nature sauvage de l’endroit. Sauf que ce bruit si apaisant est bientôt couvert par une sono assourdissante qui crache les derniers tubes à la mode, hésitant entre R’n’B sirupeux et techno anesthésiante. Non, c’en est trop ! Vous n’avez pas le droit de me voler ainsi mon océan ! Vivement qu’on appareille pour oublier tous ces faux-semblants écoeurants.


Samedi 9 août

Réveil douloureux après une deuxième nuit trop courte. Les marins ont l’habitude de fêter leur dernier jour sur la terre ferme en profitant une dernière fois des petits plaisirs qu’elle peut lui offrir. Je me suis donc sacrifié à la tradition, avec un plaisir certain, et il en ressort un mal de crâne qui n’est pas de bon augure au moment où tout le monde me met en garde contre le mal de mer. J’espère bien sûr que je ne serai pas touché par ce problème, autant pour le désagrément que pour mon honneur d’océanique. Je ne suis pas un frère de la côte pour rien ! Premiers pas sur le navire, découverte des cabines, des labos de recherche, des postes de travail. L’équipement est impressionnant.

Dernière après-midi sur les terres, le temps de se balader un peu, de faire les derniers achats nécessaires, et de contempler avec envie l’entrée du port qui s’ouvre sur un océan aussi calme qu’un lac. Patience, l’heure est proche… La dernière soirée passée à flâner sur les quais chasse en partie mes a priori de la veille. Ici quelques marins qui refont le monde, là un groupe de percussionnistes au rythme entraînant, une brise légère dans les cheveux, les villages voisins qui scintillent sur la montagne. L’atmosphère est de celles que j’affectionne particulièrement, paisible, chaleureuse et authentique. D’inquiétants nuages noirs s’amoncellent pourtant au large. Ce n’est pas vraiment l’idée que je me faisais de l’anticyclone des Açores. On aura bien le temps de voir demain ce que cela donnera. Ce soir je passerai ma première nuit à bord, et demain matin dès neuf heures nous partirons, direction la dorsale atlantique, à 400 kilomètres et 28 heures de trajet de là.


Dimanche 10 août

Première journée au large, et premier coucher de soleil sur l’océan. Le spectacle est grandiose. La mer est d’un bleu éclatant et la lumière flamboyante se reflète sur les quelques nuages, leur donnant une teinte rosée qui embrase l’horizon. Seul sur le pont avant, j’ai la sensation de renaître, chaque seconde qui passe guérissant mes cicatrices. Ici, plus de galères du quotidien, plus d’histoires de cœur, plus de prises de tête futiles. Tout prend son sens, tout se clarifie dans ma tête. C’est ce que j’espérais secrètement en embarquant, mais je ne pensais pas que ça irait si vite. L’océan que j’ai toujours regardé de loin sans jamais me laisser aller dans ses bras s’avère être un ami plus rassurant que je ne le croyais. Je me sens bien, tout simplement. Cela fait tellement longtemps que je n’avais pas ressenti cette sensation.

Suis-je victime d’hallucinations ? Je vois un aileron surgir au loin. Puis deux, puis trois, et d’autres arrivent encore. Les dauphins se sont donnés rendez-vous pour nous escorter et commencent à se rapprocher des flancs du bateau. Je les vois onduler sous les flots, rapides et agiles, et bondir à tour de rôle pour nous souhaiter la bienvenue sur leur territoire. Nullement impressionnés par ce monstre de ferraille, ils le frôlent, le touchent presque, et profitent de ses vagues pour s’adonner à quelques pirouettes. C’est magique. La vie est belle.


Lundi 11 août

Rarement j’ai connu une journée aussi galère. Tout avait pourtant bien commencé : une bonne nuit de sommeil, un petit déjeuner copieux, le soleil sur l’océan. Et puis la houle qui m’avait épargné hier a commencé son travail de sape. Nausées, vomissements, enfin je vous passe les détails. Merci maman de m’avoir incité à prendre des cachets contre le mal de mer, ils n’ont servi à rien – je ne sais pas pourquoi, mais je m’en doutais un peu. Et voilà comment se passe une journée entière allongé sur sa couchette. Du mieux de temps en temps, alors je me risque à mettre le nez en dehors de ma cabine, à peine trois pas et ça me reprend. En milieu d’après-midi j’ose monter jusqu’à la salle de travail, où mon absence doit être remarquée. Personne. Je m’installe devant l’ordinateur par simple conscience professionnelle. Dix minutes plus tard je suis contraint de remettre la tête dans les toilettes. Foutu estomac, j’aurai ta peau !

Heureusement un objectif clignote dans ma tête : 19h30, arrivée sur site, et donc fin du voyage. Un vrai soulagement. Un peu d’eau sur le crâne, un cachet de vitamine C, et c’est reparti comme en 14, direction le pont arrière. La première mise à l’eau du ROV, le submersible chargé de parcourir le plancher océanique, est prévue à 20h30. Tout l’équipage est suspendu aux mouvements du câble qui tient l’engin en équilibre au-dessus de l’eau, puis la bête est lâchée. On le voit disparaître peu à peu, englouti par les abysses. Rendez-vous dans 72 heures pour la récupération. Un coup d’œil à la montre : 22h passées. Je commence à avoir faim, normal puisque je n’ai rien avalé de la journée. C’est bon signe, cela veut dire que l’organisme reprend le dessus. Tant mieux, une grosse journée m’attend demain à récupérer les premières données de la plongée.


Mardi 12 août

Il faut que je confesse un truc, parce qu’honnêtement j’ai un peu honte. Mais en promenant sur la passerelle j’ai été irrémédiablement attiré par la proue du navire. Alors j’ai répondu à l’appel, je me suis approché jusqu’à l’avant du bateau, je me suis agrippé au bastingage et … je me suis laissé aller à me prendre pour Leonardo DiCaprio dans Titanic. J’avoue c’est complètement nul, surtout quand le bateau est à l’arrêt, mais je voulais voir ce que cela procurait comme sensation de se sentir tout seul, en lévitation, au milieu de l’océan. Pour être franc ça ne fait rien du tout. Je suis un peu déçu quand même, moi qui croyais que j’allais avoir l’impression d’être le maître du monde ! Encore un mythe qui s’effondre.

N’ai-je rien d’autre à faire de mes journées que ce genre d’idioties plus dangereuses qu’exitantes ? Aujourd’hui non, puisqu’en fait de journée chargée mon travail ne peut commencer qu’une fois le ROV remonté à la surface. Heureusement – enfin si l’on peut dire – un problème mécanique a contraint la plongée à être écourtée, et le submersible a été récupéré à 18h30. Enfin je vais pouvoir rentrer dans le vif du sujet, il était temps. Ne seraient-ce la rédaction de mon rapport et la participation à quelques tâches courantes, je commençais à me sentir coupable de passer mes journées à regarder l’océan. Après tout, qu’y a-t-il de mal à ça ? Je crois que je ne m’en lasserai jamais.


Mercredi 13 août

Il est 23h45, et depuis que je me suis levé ce matin à 8h je n’ai pas mis le nez dehors. Jérémy j’ai besoin de 14 cartes avant midi. Jérémy aide-moi pour le rapport de plongée. Jérémy tu pourrais me faire 27 résumés de DVD ? On dirait que ça y est, je suis entré dans le vif du sujet. Enfin pleinement habitué à travailler devant l’écran malgré le tangage incessant, j’ai pu passer la vitesse supérieure. Du coup je deviens quelqu’un aux yeux des gens, et pas juste le petit gars taciturne qu’on voit vagabonder sur les pontons. On ne me regarde plus en se disant "Mais qu’est-ce qu’il fait ici lui ? Ce n’est pourtant ni un scientifique ni un marin". C’est vrai que jusque là je n’avais pas vraiment fait l’effort de m’intégrer non plus, mon coté asocial sûrement…

C’est toujours étonnant de constater à quel point les visages s’ouvrent et les langues se délient dès que l’on est reconnu. Aucune critique dans cet état de fait, seulement une observation amusée. Dans la calme pénombre d’un soir de travail, certains sont même venus briser la glace, tailler le bout de gras, à parler de tout et de rien dans une complicité aussi naturelle que surprenante. Sans faux-semblants, juste histoire de passer un bon moment. On apprend à se découvrir sans arrière-pensées, on s’intéresse à l’autre sans hypocrisie, pour le plaisir de partager des expériences diverses. L’isolement et la proximité forcée créent des liens que j’aurais mis plusieurs semaines à tisser dans un contexte normal. Un peu de nostalgie de l’internat dans tout ça, peut-être…J’aime tellement ces discussions à bâtons rompus qui ricochent d’un sujet à l’autre sans grande cohérence, sans aucune logique. On peut être asocial et aimer le contact. Encore une contradiction. Une de plus.


Jeudi 14 août

Aujourd’hui j’ai vraiment appris ce que signifiait l’expression "mer d’huile". Pas que ce soit particulièrement agité d’habitude dans le coin, mais cette après-midi l’océan est d’un calme impressionnant. Bien sûr, quelques ondes de grande amplitude avancent lentement, histoire de nous secouer un peu et de nous rappeler que nous sommes tout de même à 3000 kilomètres du continent. Mais en surface, rien. Pas un remous, pas une vaguelette, pas le moindre début d’embryon de courant. Nous sommes sur un gigantesque lac, agité en profondeur de forces puissantes mais qui parvient à les contenir pour offrir un visage serein. Je n’avais jamais eu l’occasion de voir un calme aussi plat. Le tableau est étonnant.

Subitement l’océan prend un visage plus humain, moins démesuré, moins impressionnant. Les distances se réduisent, à tel point que j’ai l’impression que l’on pourrait atteindre l’horizon en dix minutes de nage. Ce qui m’apparaissait comme une immensité me semble désormais tout à fait mesuré, et la petite inquiétude légitime de se sentir perdu au milieu de nulle part n’a plus de raison d’être. Mon regard sur l’océan, pourtant si habitué, est en train de changer peu à peu. Je crois que je commence à m’y sentir chez moi, tout simplement.


Vendredi 15 août

Profitant d’une pause courte mais salutaire, je vais comme d’habitude jeter un œil aux écrans de contrôle qui nous retranscrivent les activités du submersible sur le plancher océanique. A l’image, un monstre de trois tonnes de technologie pure, envoyé par deux mille mètres de fond, qui s’escrime à tenter de récupérer une ridicule boîte d’échantillons. Le contraste me choque profondément entre les moyens déployés pour remonter à la surface deux caillous et trois crevettes. Le jeu en vaut-il vraiment la chandelle ? N’a-t-on pas quelque chose de plus utile à faire de nos ressources, à l’heure où le monde croule sous la famine et la pauvreté ?

Tant d’argent dépensé, tant d’énergie utilisée, tant de cerveaux mobilisés, pour un objectif finalement bien futile. Ces travaux sont peut-être révolutionnaires pour le microcosme des géophysiciens, mais au-delà de ça, vont-ils changer la face du monde ? J’en doute… Peut-être que c’est prendre les choses du mauvais coté, il n’en reste pas moins que ce coté existe. Pourtant personne ici n’a l’air se poser de problème de conscience. Pur égoïsme de chercheur entraîné par sa passion ? Je n’irai pas jusque là, mais mes collègues semblent parfois quelque peu déconnectés des réalités, comme évoluant dans un monde parallèle. Et en me disant cela, j’ai l’impression de cautionner une vaste mascarade, bien éloignée des besoins essentiels de notre société. Ai-je tort ou raison ?


Samedi 16 août

Qui n’a jamais rêvé de faire une soirée au milieu de l’océan ? Un apéro-barbecue, avec le vent atlantique dans les cheveux et l’immensité face à soi ? Un grand moment, vécu à base de reggae antillais et de rhum Trois Rivières. La vraie vie de marin. L’occasion est belle d’aller à la rencontre de l’équipage, de partager ses histoires, son vécu. La peau noircie et tannée d’avoir vécu trop de campagnes, celui-là me raconte qu’il a été de l’expédition du Titanic : « Les images de la cheminée de première classe que tu vois dans le film, c’est moi ! ». Un autre me parle des missions de rafistolage du Prestige, où les cuves ont été bouchées à la va-vite par de simples sacs de grenaille. Et lui encore, qui m’évoque les recherches pétrolières en sous-sol au large de l’Afrique, là où les pirates des mers nécessitent de poster des snipers sur le pont supérieur. Tant d’expériences diverses et passionnantes.

Oublions la campagne et ses enjeux le temps d’un soir, nous sommes tous réunis là comme une grande famille mêlant scientifiques et marins, jeunes moussaillons et vieux loups de mer. L’obscurité nous gagne peu à peu, mais personne n’a le cœur à retourner à son poste. Alors la nuit suit son cours, au rythme des djembés et des guitares, douce, paisible, bercée par le calme roulis océanique. Et tout ça se finit par un cognac partagé de bon cœur, sous fond de ciel étoilé et d’éclipse de lune. Je commence à prendre goût à ce concept autrefois étranger que l’on appelle sérénité. Comment disait Renaud déjà ? Ne pleure plus ma mère, ton fils est matelot. Ouais, un truc comme ça je crois.


Lundi 19 août

Une semaine de plongées et de mesures en tous genres, cela commence à se sentir sur les traits tirés des scientifiques. La surveillance 24 heures sur 24 implique des roulements horaires difficiles à supporter au niveau du sommeil. Les cernes se creusent en même temps que l’énergie se dissipe, et je mesure ma chance d’être pour l’instant en dehors de ce système. Heureusement pour eux la fin est proche, puisque la dernière plongée de mesures est remontée cette après-midi. L’évènement est fêté comme il se doit par un apéro bon-enfant : tout le monde se sent soulagé, tous les travaux prévus ont été réalisés sans trop d’embûches malgré quelques accidents de parcours. Ca blague, ça chambre, ça se détend. Pour eux les vacances – ou presque – commencent.

Pour moi en revanche, l’heure est venue d’entrer pleinement en piste. Car avant l’escale en fin de semaine, une dernière plongée de quatre jours est prévue, avec pour seul but d’explorer et de cartographier des zones méconnues. Enfin un peu de cartographie, je commençais à en avoir marre des boîtes de moules et des sondes de température. Qui a dit que tout avait été exploré sur la terre ? Foutaises ! Le fond océanique est vierge de tout découvreur. Libre à nous de planter notre drapeau symbolique et de baptiser des édifices sous-marins inconnus. C’est fou comme un rien suffit pour se sentir l’âme d’un pionnier. Si on me demande une idée de nom dans les jours qui viennent ? Bien sûr que j’y ai déjà réfléchi. D’abord deux ou trois prénoms surgis d’un passé plus ou moins proche me sont venus en tête, mais à bien y penser, c’est plutôt de mauvais goût. Alors j’ai réfléchi, cinq secondes, pas plus, et je me suis dit que je n’avais pas à chercher bien loin. D’ici quelques jours peut-être qu’une nouvelle montagne nommée Rochelle fera son apparition sur les cartes de la dorsale Atlantique.


Mardi 19 août

Qu’y a-t-il de plus beau qu’un coucher de soleil au milieu de l’océan, si ce n’est un lever de soleil au milieu de l’océan ? On me l’avait bien dit, mais je n’avais jamais eu le courage d’aller le constater par moi-même, trop occupé à mener une vie d’animal nocturne qui ne dérange personne sur un bateau qui garde l’œil ouvert jour et nuit. Mais les circonstances m’ont rattrapé malgré moi, par le biais d’un co-cabine étourdi et dur d’oreille qui s’enferme de l’intérieur et ne répond pas quand on frappe à la porte. Je l’ai maudit quand sur le coup de deux heures j’ai été contraint d’aller dormir d’un sommeil peu réparateur sur les banquettes inconfortables du salon de l’équipage. Mais je l’ai remercié à six heures quand l’éveil matinal du navire m’a forcé à me diriger vers le pont arrière. La récompense de mes quatre heures de somnolence était là, devant mes yeux tirés et pas trop bien ouverts.

Une simple photo peut-elle résumer la magie du tableau ? Assurément non… Mais j’ai essayé quand même d’en capter une partie, histoire que l’on ne me reproche pas de vivre mon expérience en égoïste solitaire. Je suis déçu du résultat évidemment, comment un bout de papier pourrait-il retranscrire un spectacle aussi vivant… L’oeil d’une caméra est parfois aussi trompeur que le notre. Peu importe au final, j’ai pour moi le souvenir de l’instant, et cela a une valeur autrement plus grande. Je me ferai sûrement encore engueuler de ne pas ramener beaucoup de photos, mais on ne se refait pas. Je n’aime vraiment pas vivre par procuration.


Mercredi 20 août

Presque deux semaines. C’est le temps qu’il aura fallu pour que le doute me reprenne. Est-ce l’inhumanité d’une soirée trop calme qui me pousse à gamberger ainsi, ou simplement les nouvelles venues de la côte qui me rappellent que j’ai laissé quelques petites affaires derrière moi sur le bord du quai ? J’avais pris assez d’avance pour oublier l’espace de dix jours cette fidèle compagne que l’on nomme introspection, il semble qu’elle ait enfin réussi à traverser l’océan. Chassez le naturel, il revient au galop. Je discutais hier matin avec un jeune marin dont c’est aussi la première campagne. Il me racontait que d’avoir appelé sa copine était la plus grave erreur qu’il ait faite parce qu’il avait culpabilisé toute la journée après ça. Quoi de plus compréhensible.

Chaque médaille, aussi agréable soit-elle, a son revers. Les anciens nous disent qu’une fois à bord il faut oublier la terre et ce qu’il s’y passe, sinon on a tôt fait d’avoir des états d’âme. Eux doivent être entraînés à ça, j’avoue que pour la première fois j’ai du mal à faire abstraction à ces questions qui se bousculent dans ma tête. Etait-ce le bon moment pour partir ainsi loin de tout ? Cet exil passager n’aura-t-il aucune répercussion à mon retour ? Tant d’interrogations en suspens qui viennent bousculer l’espace de quelques instants la quiétude ambiante. Il ne s’agit pas juste de s’exiler en terre étrangère, mais bien de quitter le monde et la vie sociale pendant plusieurs semaines, cela n’a rien de comparable. Les marins disent qu’à chaque fois qu’ils appareillent c’est comme une petite mort. Je comprends maintenant le sens de ces paroles. Mais ce que je comprends aussi, c’est que ce passage obligé ouvre vers une renaissance qui est à chaque fois source d’enrichissement. On n’a rien sans rien.


Jeudi 21 août

Dans la longue liste des petites désillusions quotidiennes, une de plus vient de se rajouter aujourd’hui : je ne serai jamais acteur. Les deux journalistes chargés de faire un reportage sur notre mission m’en ont persuadé. Je pensais innocemment avoir affaire à un tournage en immersion, où les gars se font tout petit dans leur coin en espérant capter discrètement la réalité de la vie à bord et les aléas de la campagne. Las, tout n’est que mise en scène et déformation de la vérité. Et vas-y que je te pose des spot-ligths aveuglants dans tous les coins, que je te demande de faire des poses, que j’interviens au milieu des réunions parce que l’angle de vue n’est pas le bon, que je nettoie le pont des objets disgracieux qui gâchent la prise de vue, j’en passe et des meilleures. Un sans-gêne absolu qui doit aller de pair avec la réalisation d’un documentaire de qualité, mais qui a le don de m’horripiler au plus haut point.

Jusque là ils m’avaient laissé tranquille, un marginal comme je suis dans ce monde de scientifiques ça n’attire pas la caméra. Mais subitement ils se sont aperçus qu’une carte pouvait avoir un pouvoir télégénique certain. Trop tard, j’étais foutu. Non contents de m’obliger à sacrifier mon après-midi et à prendre un retard inquiétant pour réaliser une carte d’un mètre de hauteur, ils ont voulu me mettre en scène lors de son impression. « Mets-tes mains-là, rapproche-toi de la carte, regarde dans le traceur au fur et à mesure, prends un air inspiré… » L’irritation commence à me guetter… « Et laisse-toi aller surtout, t’as pas l’air naturel du tout ! » Sauf que là précisément, si je me laisse aller, je lâche tout et je vous envoie vous faire foutre. Je suis là pour bosser ou pour jouer au clown ? Même ici, au milieu de nulle part, où personne ne nous regarde, on continue à travestir la réalité. Ecoeurant.


Vendredi 22 août

La première partie du périple touche à sa fin. Cela se voit à l’allure affairée de chacun qui s’empresse de boucler ses travaux et ses rapports avant de débarquer. C’est à peine si je trouve encore le temps d’écrire, perdu à quatre heures du matin après une nuit de travail. Demain midi nous reprendrons la mer – enfin façon de parler – pour toucher terre dans la journée de dimanche, et repartir dès le lendemain. Une courte escale pour ravitailler et changer d’équipe scientifique, car mis à part l’équipage je suis le seul à rester à bord pour la suite de la campagne. Dommage, je commençais juste à apprécier l’équipe et l’ambiance qui s’était installé entre nous. Tout est à refaire, encore. On a juste eu le temps de nouer des liens assez forts pour commencer à être amis, mais trop faibles pour les entretenir une fois la mission terminée. Sensation frustrante et insistante de passer à coté de quelque chose, mais ainsi va la vie… Chacun sa route, chacun son chemin.

Je ne sais pas si j’ai envie de revoir la terre, si tôt. J’ai l’impression d’être parti hier. Le parcours commence à peine, et ce retour même bref me renvoie aux choses que j’étais si content de fuir en embarquant. A bien y réfléchir, je ne sais même pas si je vais descendre du bateau pendant l’escale. Je n’en éprouve ni le besoin ni l’envie. Je me suis tellement habitué au roulis régulier et apaisant qu’il risque de me manquer dès l’instant où je mettrai un pied sur le quai, alors autant repousser ce moment le plus tard possible, dans trois semaines, quand je n’aurai d’autre choix que d’abandonner le grand large. Nous avons croisé un cargo au loin dans l’après-midi, et rien que cette manifestation d’une autre présence m’a gêné. Alors qu’en sera-t-il au moment de reprendre contact avec le monde ?


Dimanche 24 août

Il n’y a rien qui me met plus de mauvaise humeur que d’être réveillé après une nuit trop courte, qui plus est pour un prétexte futile. « On arrive au port ! » Et alors ? On va y rester pendant plus de 24 heures, y a pas de quoi fouetter un chat. Comme prévu le retour à terre ne m’a pas enchanté plus que cela, au contraire des marins qui voient l’escale comme une délivrance. Heureusement le cadre est charmant : petite ville portuaire blottie au fond d’une crique sur les contreforts d’un volcan, 2000 âmes à tout casser, un bar et deux restaurants, bref rien de trop brutal après deux semaines passées en mer. Horta sur l’île de Faial est loin des dérives touristiques de sa grande sœur Ponta Delgada. Et c’est tant mieux.

Je suis finalement descendu du bateau, plus pour accompagner une dernière fois mes compères que pour sentir un sol immobile sous mes pieds. Partager les derniers moments d’une expérience commune pas vraiment comme les autres. Randonnée, plage, resto, enfin finalement que des prétextes pour continuer à rester ensemble, se taper des fous-rires, refaire le monde, et oublier que demain toute l’équipe reprendra l’avion. Toute l’équipe, sauf moi. Je n’aurais pas pu deviner que ces gens que je ne connaissais pas il y a deux semaines puissent me paraître désormais aussi proches. Alors, comme à chaque fois, c’est avec les tripes serrées que je les ai quittés sur le bord du quai. L’histoire se répète, encore, inlassablement. C’est là le dur tribut de la vie d’expatrié.


Lundi 25 août

Quoi de plus anormal qu’un bateau qui dort ? Il est minuit et il n’y a pas âme qui vive dans les couloirs et sur la passerelle, excepté l’officier de quart qui assure la navigation d’un œil. Personne pour tailler la croute dans les cuisines, personne pour discuter dans la cabine du pilotage du submersible, personne en train de finir un rapport à l’arraché dans le PC scientifique, personne avec qui partager une bière sur le pont arrière. J’avais pourtant pris goût à cette activité incessante qui en venait presque à me faire aimer l’insomnie. Pour la première fois depuis deux semaines je suis seul dans la nuit. L’atmosphère est surréaliste.

La vie nocturne est une des choses les plus appréciables à bord. Quelle que soit l’heure, il se passe toujours quelque chose. Ca peut surprendre la première fois de voir un gars jouer au solitaire à quatre heures du matin, après on comprend qu’il attend son tour de pilotage, et on s’habitue. Du coup, la discussion peut se lier entre deux individus qui ne se seraient jamais adressé la parole en se croisant durant la journée. Ca fait partie de la magie de la nuit qui fait tomber les faux-semblants et autorise des rencontres délicieuses. La plupart des marins cachent derrière leur apparence de mauvais garçon une sensibilité particulière, forgée par des années passées à voguer aux quatre coins du globe. Des durs au mal qui se se réfugient derrière une carapace protectrice, mais finalement rien d’autre que des rugueux au grand cœur. Le genre de mecs qu’il faut aller chercher, gratter, pour qu’ils osent enfin se révéler, mais qui méritent que l’on fasse cet effort. L’hypocrisie n’a pas cours chez les fils de l’océan. Certains feraient bien de s’en inspirer.


Mardi 26 août

Deux jours sans voir le grand large, tu m’avais presque manqué mon océan ! Juste le temps de s’arrêter prendre quelques coups de soleil douloureux, de refaire trente heures de transit en sens inverse, et nous revoici sur site. C’est reparti pour trois semaines. L’équipe a changé, ça s’entend dans les couloirs. La deuxième partie de la mission est dédiée à la biologie, domaine autrement plus féminin que la géophysique, et qui voit accueillir à bord une bonne dizaine de thésardes et d’étudiantes. Le malheur veut qu’en plus elles se connaissent, donc depuis ce matin ça piaille et ça minaude à chaque coin du bateau. Je sens que je ne vais pas supporter longtemps que l’on vienne ainsi me briser la belle tranquillité d’une retraite océanique. Ou alors est-ce juste un nouvel accès de misanthropie de ma part…

C’est déjà fatigant, mais quelque part aussi très amusant, car il n’a pas fallu longtemps pour que les prémices de la parade amoureuse se mettent en place. Mettez ensemble en vase clos une poignées de nymphettes délurées et quelques chasseurs de proie visiblement redoutables, et voilà un cocktail digne des plus belles heures de l’Ile de la Tentation. J’ai hâte de voir ce qu’il adviendra au bout de vingt jours de proximité forcée. L’œil amusé de certains à bord en dit long sur leur façon de voir les choses, visiblement pas très éloignée de la mienne. Sourires complices, on s’est compris mon gaillard. Ca me rassure, je ne suis pas le seul à considérer les évènements sous cet aspect que certains n’hésiteraient pas à qualifier de cynique. J’ai l’impression que l’on ne va pas s’ennuyer durant les prochains jours.


Mercredi 27 août

Minuit moins le quart. D’ici quelques minutes je ne devrais pas tarder à voir passer Gwen qui revient de son tour de garde. Gwen, c’est mon pote, un matelot bourru à la gueule patibulaire mais aux allures de gros nounours pataud. Les premiers jours il passait en me regardant bizarrement, comme un drôle d’animal qui passe le plus clair de son temps devant un écran et qui semble ne jamais dormir. Jour après jour, il a commencé à rentrer dans la salle sans faire de bruit pour regarder mes cartes et mes photos sous-marines. Je ne disais rien, il fallait laisser le temps de s’apprivoiser. Puis un soir il est venu à coté de moi, lui le colosse aux épaules de déménageur, et d’une voix toute gênée il m’a demandé si il pouvait m’en prendre quelques-unes. C’est pour ma fille à l’école, qu’il m’a dit.

L’occasion était trop belle. Je l’ai branché sur sa fille, et là j’ai vu son visage s’éclairer. Il s’est mis à avoir les yeux qui pétillent en me parlant de sa gamine, qu’elle était au collège, qu’elle adorait son prof de géo, que ça serait vachement bien qu’il puisse lui ramener quelques "jolies cartes avec des couleurs partout". A vrai dire je n’ai pas vraiment retenu tout ce qu’il a pu m’en dire, trop absorbé par le sourire béat qui tranchait sur ce visage d’habitude si dur. Depuis il passe me voir tous les soirs, je lui mets de coté les plus belles cartes et les plus belles photos de la journée, et il regarde ça avec des yeux de gamin émerveillé. Il pense au moment où il ramènera tous ces trésors à sa fille, et il est heureux mon Gwen. C’est simple le bonheur.


Jeudi 28 août

Loin de moi l’idée de jouer les impressionnistes sur le thème de l’océan, mais comment pourrais-je faire autrement quand il n’est que le seul paysage qui s’offre à nos yeux ? Compagnon fidèle dans la journée, il devient particulièrement intimidant à la nuit tombée, quand la faible lumière d’une lune sans éclat ne parvient même plus à l’éclairer. Si le vent et les vagues sont absents, on ne le voit ni ne l’entend plus du haut des vingt mètres du pont, et il se fond dans l’obscurité comme s’il n’existait pas. Autour, que du noir, profond, impénénétrable, à perte de vue quelle que soit la direction. Pas un phare, pas un reflet, pas même d’horizon. La sensation est saisissante depuis la proue de se sentir perdu dans le néant, dans une impression surnaturelle qui peut mettre mal à l’aise.

Les yeux s’habituant à la nuit, les grandes ondes parcourant la surface commencent à apparaître, mouvements puissants d’inquiétantes masses sombres qui avancent au ralenti. On a beau savoir que ce ne sont que des vagues, l’effet est garanti et l’on a vite fait de se faire des films sur une quelconque bête gigantesque qui roderait dans les parages. Les mythes sur le léviathan et autres monstres aquatiques ne sont pas nés de nulle part ; je comprends aisément que les premiers marins aient pu être impressionnés par ce phénomène. Et nous, si petits sur notre coquille de noix, seule lumière à des centaines de kilomètres à la ronde, nous narguons ces ténèbres sans fin. Je ne sais pas si l’on doit trouver ça inquiétant ou rassurant.


Vendredi 29 août

On avait tout eu, ou presque : dauphins, poissons-volants, espadon, requin… Ne manquait que la baleine. Elle est venue à nous en cette fin d’après-midi, nous arrachant du traditionnel barbecue du vendredi. Une voix forte sur le coté : baleine à babord ! Toute la troupe se rue d’un coup sur le bastingage, admirer le dos du cétacé qui ondule lentement à la surface avant de disparaître, une fois, deux fois, trois fois. S’étant assuré que le public est tenu en haleine, l’artiste peut commencer le numéro, et nous gratifie de quelques bonds à une hauteur impressionnante. Le spectacle vaut le coup d’œil, assurément.

L’évènement engendre toutes sortes de réactions spontanées mais tellement prévisibles, chacun jouant son rôle à merveille. Les photo-addicts mitraillent l’océan de clichés sans jamais surprendre la furtivité de l’animal. Les groupies s’émerveillent devant tant de beauté et de grâce, avec force cris et exclamations. Les gars se la jouent blasés pour se faire mousser, genre moi avec tout ce que j’ai vu lors des campagnes précédentes ça ne me fait plus rien. Et puis derrière ces apprentis-comédiens, il y a le groupe des marins qui considère toute cette agitation avec beaucoup de détachement. Ils doivent sûrement se dire que décidément il en faut peu aux terriens pour s’extasier. Je ne peux pas vraiment leur donner tort, mais comprenez que pour un continental l’océan est une source infinie de découvertes. C’est humain.


Lundi 1er septembre

Descendant lentement vers les profondeurs, le ROV explore des zones encore inconnues. Tout le monde est scotché à l’écran, à l’affut de nouveaux sites remarquables ou de nouvelles cheminées. Un panache apparaît au loin, on se rapproche doucement… Bingo ! C’est un fumeur noir d’un mètre de haut qui crache un nuage dense et opaque, rejetant des matières souterraines à près de 300° dans une eau dont la température avoisine le zéro. Tout le monde s’agite, la découverte est de taille. Le submersible s’approche avec prudence, et sous les ordres du chef de mission le pilote arrache la moitié de la cheminée « pour voir ce qu’il y a dedans ». Suis-je le seul à être scandalisé ? Regard circulaire furtif : apparemment oui. Voilà que nous arrivons sur des territoires qui n’ont pas connu l’humanité depuis cinq milliards d’années, et en même pas cinq minutes nous détruisons un édifice qui a dû mettre des décennies à s’élever.

J’expose mon scepticisme, auquel on me répond que sous le fumeur se cache peut-être une grosse remontée d’hydrogène. Et l’hydrogène bien exploité est une formidable source d’énergie. Admettons, la réponse est acceptable à défaut d’être convaincante. « Tu te rends compte, si on est les premiers à découvrir une telle source, l’avance qu’on prend sur les étrangers ! » Minute, là je saisis pas tout. On n’est pas dans des eaux internationales ? De quel droit peut-on s’approprier si vite des zones qui de toute évidence n’appartiennent à personne ? Et puis je croyais avoir été embauché justement dans une optique de mise en commun de tous les travaux internationaux… C’est à peine si on ne me traite pas de naïf. Non, c’est une évidence, chacun travaille de son coté en espérant devancer l’autre, et la communion apparente n’est qu’une façade pour se donner bonne conscience. Premier arrivé premier servi, c’est comme ça que le monde tourne. L’économie de marché a aussi cours à 2500 mètres de profondeur.


Mardi 2 septembre

Enfin un peu de gros temps ! Il aura fallu attendre plus de trois semaines pour voir les premiers embruns, mais ils sont bien là. Cela faisait deux jours que l’on nous annonçait l’arrivée de la traîne des cyclones carribéens, et effectivement dans l’après-midi tout s’est gâté. Un vent ébouriffant dans un premier temps, qui a rapidement entraîné des creux de trois ou quatre mètres sur l’océan. Toute la puissance de l’élément se révèle enfin. Il est loin le temps où l’horizon semblait à portée de main, les vagues profondes nous rappellent à notre condition de petite fourmi en proie à des forces indomptables. C’est bien de l’ouest que l’horizon a commencé à s’estomper derrière de lourds nuages noirs et un mur de pluie avançant presque à vue d’œil. La vue dégagée nous le fait voir arriver de loin, la météo sur l’océan c’est somme toute assez facile à prévoir.

Dans la pénombre des coursives inférieures le creux de la vague parvient presque à nous lécher les pieds. Puis la surface redescend, s’éloigne, disparaît dans le noir. Sommet de la crête. Le bateau est en lévitation au-dessus de l’eau. Redescente brutale, éclaboussures, goût iodé sur les lèvres, glissades des quelques objets qui traînent sur le pont humide. Cette fois on y est ! Il était dit que je ne quitterais pas le large sans avoir vu une mer agitée. Ma formation de marin aurait été incomplète. On ne peut pas pour autant parler de vraie tempête, et si cela n’est que la traîne du cyclone qui se démène à 3000 kilomètres de là je n’ose imaginer ce qui va s’abattre encore une fois sur La Nouvelle-Orléans. Je suis presque soulagé d’échapper aux images de désolation qui ne vont pas tarder à débouler sur les écrans terrestres.


Mercredi 3 septembre

Près d’un mois en mer, et toujours pas de lassitude en vue. Les habitués me disent que généralement le cap des trois semaines est difficile à passer, mais je n’ai visiblement pas été touché. Au contraire, me dire que dans deux semaines je me mêlerai à nouveau à la masse informe de la population du métro me donne envie de rester ici, encore un peu. Comme je comprends Bernard Moitessier de ne pas avoir voulu rentrer de sa longue route ! Pourtant l’issue se rapproche, inéluctable, cela se sent par des petites touches qui peu à peu ramènent à la vie à terre, comme ces formalités administratives de rapport et autres préparations de soutenance et d’embauche. Je les ai repoussées le plus loin possible, pour que rien ne vienne gâcher l’expérience, mais le retour à la réalité s’impose. Ne dis-t-on pas justement garder les pieds sur terre ? Comme je hais cette expression ! Mais bon, tant que la tête reste en mer, tout va bien…

Une petite lueur s’est cependant éclairée pendant la journée. Les rentrants du premier leg visiblement satisfaits ont fait l’éloge de mon travail auprès des responsables restés à terre, lesquels me sollicitent pour rester dans l’équipe lors de prochaines campagnes. Et comment ! Malheureusement je ne suis pas sûr que mon employeur soit tout à fait d’accord… Quoique, en faisant le forcing, servir de relais ponctuel entre l’Ifremer et l’IGN peut être quelque-chose d’intéressant. Après tout, n’y a-t-il pas une antenne Ifremer à La Rochelle ? Comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ! Depuis six ans que j’ai quitté ma terre natale je passe ma vie à me demander comment je pourrai y revenir un jour, et enfin une porte s’ouvre. Revenir s’installer dans ma cité, participer de nouveau à des campagnes en mer, ne plus quitter cet océan dont je n’arrive décidément pas à me passer. Et si c’était ça la solution ?



Jeudi 4 septembre

Six heures trente du matin, sortie de quart avec les yeux collés. J’ai eu tort de proposer mes services pour permettre aux biologistes de dormir un peu, le chef a profité de l’opportunité pour me coller de rapport à partir de deux heures. Mais elles avaient bien mérité un peu de repos, alors c’est de bon coeur. Et de toutes façons, cela commençait déjà à être mes horaires habituels. Le soleil ne devrait pas tarder à se lever, alors je fais du rab. En attendant la lumière a sauté dans tout le bateau, ce qui rajoute à l’ambiance générale. Pas un chat dans les couloirs plongés dans l’ombre la plus totale, si ce n’est quelques insomniaques qui traînent toujours de-ci de-là. Je croise mon co-cabine qui vient de se lever. On n’a pas idée ! Au moins pour une fois je ne serai pas obligé de prendre mille précautions pour aller me coucher.

Quel jour est-on ? Je ne sais plus… Ne serait-ce ce journal de bord qui égrène les dates les unes après les autres, je crois que j’aurais déjà perdu toute notion du temps. Il paraît que la rentrée a eu lieu en France. Sans dec, on est déjà en septembre ? Le temps file… Demain c’est le week-end, c’est ça ? Ou alors c’est dès aujourd’hui… Merde, je sais plus. De toutes façons qu’est-ce que ça change sur un bateau ? Il n’y a ni messe ni Stade 2 le dimanche, et le travail ne s’arrête pas sous prétexte d’un jour particulier. Quel bonheur de ne plus vivre sous le double diktat du réveil et du calendrier. Ca ne veut pas dire se la couler douce, loin de là, mais juste faire ce qu’il faut quand cela doit être fait, et peu importe l’heure et le jour. C’est aussi une certaine forme de liberté. Une de plus.


Samedi 6 septembre

Je les aime bien les mecs qui pilotent le submersible. De tous âges et de tous horizons, mais qui forment une vraie équipe, un collectif comme aiment à le dire les coachs. Et en dehors de cet esprit franc et soudé, chacun possède une personnalité particulière et intéressante qui mérite qu’on s’y attarde. Pas des vrais marins mais pas des scientifiques non plus, en fin de compte ils sont dans le même état d’esprit que moi. Pas étonnant dès lors que des affinités se soient créées. Etant le seul survivant de la première partie de la mission ils m’ont intégré au cercle petit à petit, et je fais moi aussi partie de l’équipe, au moins pour quelques jours. J’adore les entendre parler de leurs anciennes campagnes, des explorations dans la carcasse du Titanic ou du jour où ils sont restés coincés pendant trente heures dans le sous-marin habité Nautile.

Depuis le temps que je leur trace les profils de plongée, ils commençaient à me dire qu’il faudrait bien qu’un jour je les teste par moi-même. Alors ce soir, ils ont attendu que le chef soit parti se coucher, et ils sont venus me proposer de piloter. Pas grand-chose, hors de question bien sûr de me laisser faire des prélèvements ou des mesures, juste tenir le manche pendant une heure ou deux histoire de me faire vivre l’expérience et de partager un peu de leur vie. C’est amusant. Je les envie, eux qui passent leur temps à faire joujou avec un sous-marin au fond de l’océan comme des gosses avec un bateau télécommandé, et qui se retrouvent régulièrement tous ensemble au milieu de l’océan. Une vraie bande de potes. Déjà ils commencent à me demander sur quelle prochaine campagne on me reverra. J’aimerais vous dire bientôt les gars... Ah non, c’est pas possible, cette première campagne ne peut pas être la dernière. Faut vraiment que je trouve un moyen.


Dimanche 7 septembre

Un mois de navigation voire même plus pour les marins qui sont partis de Toulon, ça commence à jouer sur les organismes. Au niveau physique bien entendu, les valises se tirent sous les yeux, la ferveur est moins présente pour prendre l’apéro, et les quarts de nuit deviennent synonymes de calvaire pour ceux qui sont contraints de s’y coller. Mais pas seulement. Quand la fatigue s’installe on tient sur les nerfs et ceux-ci sont susceptibles de lâcher à tout moment, la vie en vase clos sans possibilité de s’échapper ou de se défouler n’arrangeant rien. Ca se sent monter petit à petit ; les engueulades se multiplient et chacun est prêt à partir au quart de tour au moindre prétexte. Enfin les gens tombent le voile et montrent leur vrai visage. Finies les politesses et les courbettes hypocrites.

Du coup plus aucun scrupule à se laisser aller. Ceux que l’on sentait être des chieurs en puissance se révèlent effectivement être particulièrement pénibles au point de déchaîner la foudre contre eux. C’est pratique un chieur, ça permet de se défouler en toute légitimité pour lui expliquer à quel point il est con. Une vraie soupape de décompression. Jusque là on faisait des efforts pour que tout se passe bien, après tout on est censés se cotoyer de très près pendant quarante jours donc on va essayer de faire en sorte de se supporter. A une semaine de débarquer ce n’est plus l’heure de raisonner comme ça. Résultat : il y a du sport à tous les étages et le bateau vit au rythme des coups de sang incontrôlés et des petites querelles internes. Bas les masques, si je ne t’aime pas je ne vais pas me priver pour te le dire. J’aime bien cette ambiance, c’est politiquement très incorrect mais au moins ça joue franc jeu. Et puis, honnêtement, c’est assez amusant à observer.


Lundi 8 septembre

Que d’agitation sur le pont cette nuit. Où est passée la douce quiétude des veillées nocturnes, où seuls les mouvements des équipes de quart viennent troubler le silence ? Le branle-bas de combat a été déclaré, et pour cause : le sous-marin a cessé de donner signal dans la matinée. Remontée en urgence et à l’aveuglette, retour prématuré sur la plage arrière sur le coup de midi, depuis tout le monde s’affaire autour de la bête. L’équipe ROV est aux abois à chercher la solution du problème, perturbés qui plus est par les responsables de mission qui viennent aux nouvelles toutes les cinq minutes. C’est qu’ils sont inquiets eux aussi : si on n’a plus de sous-marin on n’a plus qu’à plier les gaules, direction Brest dès demain matin. Au prix de la mission l’enjeu est de taille.

Pour ajouter à l’agitation ambiante, le commandant a ordonné que l’on profite de l’occasion pour draguer le fond à la recherche d’échantillons géologiques. On ne peut pas se permettre de rester sans activité pendant plusieurs heures. Du coup tous les marins sont sur le pont à manœuvrer les engins de drague, et les géologues veillent nerveusement en attendant la remontée. Même les biologistes sont sur le qui-vive, qui préparent leur matériel en vue de la plongée qui – si tout va bien – devrait théoriquement avoir lieu dans la matinée. Emportés par le mouvement de masse, les rares qui n’ont rien à faire profitent de l’occasion pour tailler la croûte en regardant tout le monde travailler. Jamais l’Atalante n’a paru aussi vivant. Il va pourtant être trois heures du matin. N’y a-t-il donc personne qui dorme sur ce foutu rafiot ?


Mercredi 9 septembre

On dirait que le temps commence enfin à faire son travail de sape. Ca se sent à des petits riens, quelques réactions pas si anodines, une irascibilité grandissante, un manque de patience flagrant. Si le cap des trois semaines était passé sans l’ombre d’un souci, un mois en mer en revanche ça commence à peser sur les nerfs. Un mois sans courir, sortir, se défouler, changer de paysage. Je commence à tourner en rond comme un félin dans sa cage, prêt à bondir à la moindre occasion. Un mois à travailler quinze heures par jour sept jours sur sept, avec en prime un mal de crâne grandissant qui n’arrange pas l’humeur massacrante. La goupille a sauté et n’attend plus que la mise à feu pour exploser. Et combien reste-t-il ? Encore cinq jours.

Cinq jours à essayer de contenir ce bouillonnement intérieur qui ne demande qu’à se déchaîner. Cinq jours à dormir trois heures par nuit pour boucler la campagne tout en y ajoutant ce foutu rapport. Cinq jours à supporter les jérémiades de ceux qui trouvent qu’ils travaillent trop – comme une énorme envie de leur demander de fermer leur gueule – et les soirées fiesta des quelques-un(e)s qui ont fini leurs travaux. Si je sais déjà dans quel état je vais finir, je ne sais pas encore comment par quels stades je vais passer pour y arriver. En situation de faiblesse, les instincts primaires reprennent le dessus de façon inconsciente. Une autre façon d’apprendre à mieux se connaître.


Mercredi 10 septembre

La mer est démontée cette nuit. Les instruments annoncent trente-cinq nœuds de vent, et ce sont des lames de plusieurs mètres qui viennent se fracasser contre la coque. Pour compenser le tangage le bateau a été mis en travers de la houle, ce qui a pour conséquence un monstrueux roulis. C’est comme si l’océan essayait de nous faire partir, de nous faire comprendre qu’il en avait assez de nous voir explorer ses entrailles. Les affaires glissent sur les tables, partout on entend des objets qui tombent, les chaises traversent les salles de part en part dans un sens, puis dans l’autre. Quelle idée de mettre des chaises à roulettes sur un bateau ! La mise à l’eau du sous-marin a été reportée pour cause de conditions trop difficiles ; je ne vais pas m’en plaindre, chaque minute de retard dans la plongée sera une minute de sommeil gagnée demain matin.

Depuis l’extérieur les sensations sont fortes, accrues par l’obscurité omniprésente. Des creux surgis de nulle part se brisent contre les flancs du bateau, et on voit les vagues écumer à plus de deux cent mètres, sortes de mousses fluorescentes et éphémères surgies du néant. Je cherche un instant des yeux la lune qui peut provoquer ces reflets étranges, avant de comprendre que seule la lumière de la plage arrière en est responsable. Un bruit de moteur sous les pieds, on dirait que le commandant a décidé de se mettre en transit pour quitter cet endroit un peu trop agité. Le mouvement du navire n’arrange rien à la force des courants qui se déchaînent encore plus et nous balancent d’un coté et de l’autre. Comment avais-je pu parler de mer agitée il y a quelques jours ? Nous n’avions encore rien vu. Curieusement, contempler ce spectacle est profondément apaisant. Peut-être parce qu’il nous rappelle que nous sommes finalement bien peu de choses lorsque la nature décide de montrer sa puissance.


Jeudi 11 septembre

Réveil au bruit du moteur qui ronronne, la montre affiche onze heures. Quel bonheur de pouvoir faire une vraie nuit sans que l’on vienne vous réveiller en vous tapant sur le ventre après quatre heures de mauvais sommeil ! Finalement il suffit de peu pour se détendre. Dehors l’océan a lui aussi retrouvé son calme, il reste encore quelques courants puissants pour rappeler le coup de tabac essuyé cette nuit mais plus de vagues ni de vent. Le soleil rayonne, la chaleur accable, vraiment pas de quoi se plaindre. Le calme après la tempête, apprécié à sa juste valeur. L’océan a retrouvé son bleu éclatant, car oui l’océan c’est bleu. Ce n’est pas gris à cause de la pollution, marron à cause de la vase ou vert à cause des algues, c’est bien intensément bleu. Dire qu’après avoir eu la plage à ma porte pendant vingt-trois ans il a fallu venir au milieu de l’Atlantique pour m’en rendre compte.

Finalement le sous-marin n’a pas plongé à cause de problèmes techniques. Comment ça je n’ai pas de travail ? Merde, ça doit être la première fois depuis que j’ai embarqué. Du coup un marin m’embarque pour me faire visiter les machines. La descente en sous-sol fait monter la température en même temps que l’odeur de fioul. Comment décrire la complexité de la chose ? C’est comme être une fourmi qui se baladerait sous le capot d’une voiture. Six ou sept vastes salles aux murs recouverts de cadrans en tous genres où se côtoient nombre de systèmes hydrauliques, de moteurs diesel, de pompes et d’engins qui bourdonnent en permanence dans un vacarme étourdissant. Quel fou-furieux a pu avoir eu l’idée un jour de mettre au point un système aussi monstrueux ? Encore un truc qui me dépasse…


Vendredi 12 septembre

Dernière nuit de tranquillité. Demain à la même heure nous fendrons les flots à quinze nœuds, et dans une quarantaine d’heures nous reverrons la terre. La terre… Je commence même à me demander ce à quoi à ça ressemble. Je suis là à regarder l’horizon éclairé par une lune pour une fois éclatante, et j’essaie de m’imaginer à la place les ports, les plages et les montagnes que nous verrons dans deux jours. Pas évident. A quoi ça ressemble la vraie vie déjà ? Tellement l’impression d’être parti depuis une éternité… A l’idée de poser le pied par terre et de reprendre le train-train routinier j’ai les tripes qui se serrent, la gorge qui se noue et un frisson désagréable le long de l’échine. La réacclimatation va être rude à n’en pas douter, au moins pendant quelques jours. Le mal de terre n’est pas qu’une légende paraît-il.

Il y a tant de boulot qui m’appelle, mais je n’arrive pas à quitter le sommet de la passerelle. Je n’ai pas envie de dire au-revoir, de m’arracher aux vagues et au roulis, alors je reste là comme un con à ne rien faire, retardant l’échéance, comme avec une fille sur le quai de la gare que l’on étreint encore et encore pour oublier la séparation imminente. Merde, on est trop bien ici. Mais la fin de la parenthèse est proche, il y a un temps pour tout, et de toutes façons je pense en avoir assez profité. Un orage illumine le ciel au loin vers le nord-ouest ; des éclairs silencieux zèbrent la surface de l’eau, bouquet final de quarante jours en pleine mer. Est-ce une façon de nous dire au-revoir ? Au revoir peut-être, mais sûrement pas adieu...


(Journal de bord de la campagne Momar'08, 08.08-14.09.2008)

Une sélection de photos de la campagne est disponible ici:
http://www.new.facebook.com/album.php?aid=34400&l=8a1a5&id=760723983

Maudits soient les yeux fermés

Publié le 05/08/2008 à 12:00 par dje
Maudits soient les yeux fermés
Je suis là, debout sur le pont, seul à la nuit tombée, un vent frais dans les cheveux. Devant moi l’océan. A ma gauche, à ma droite, toujours l’océan. Derrière moi la forme massive et imposante de ce puissant navire qui se découpe dans la pénombre, et derrière lui l’océan, encore… Je m’imagine déjà la scène que je vais vivre tous les jours pendant un mois et demi, et ça commence dans trois jours. Pour des raisons professionnelles, je suis amené à embarquer sur un bateau pour faire la carte des fonds sous-marins, partir loin, très loin, en plein milieu de l’Atlantique, à cinq cents kilomètres au large des Açores. Coupé de tout, coupé du monde, sans aucun moyen de communication. Une vie en autarcie avec les quelques trente scientifiques et dix membres d’équipage qui vont m’accompagner. Comme un résumé d’une société miniature qui va se côtoyer pendant quarante jours et quarante nuits.

Cet océan que je chéris et qui me manque dès que je le quitte va donc me happer, m’avaler, puis me recracher comme un vulgaire coquillage. Dans quel état, je n’en sais rien. Nul ne peut préjuger de ses réactions face à une telle expérience. Un retour aux sources, loin de la civilisation, loin de toute l’agitation ambiante, loin des querelles vaines et des débats insolubles. Presque forcé, je ne pourrai donc assister à ces Jeux Olympiques où tout est écrit d’avance puisque rien n’est laissé au hasard et que personne, ni politique, ni sportif, ni journaliste, n’osera avoir un mot plus haut que l’autre. Je ne saurai pas qui de Siné ou de Philippe Val arrivera à drainer derrière lui le plus de sympathisants pour mieux mener à bout un combat des chefs dans lequel absolument tout le monde est perdant, même ceux qui n’ont rien à voir dans l’histoire, mais où chacun se complaît à donner son opinion en étant certain de la véracité de ses propos. Je ne serai pas là pour voir le Tricastin nous péter à la gueule pendant qu'Areva continuera à nous dire qu'il n'y a aucun danger. Je ne saurai pas non plus qui sera le gagnant de Secret Story et de Koh-Lanta, et si la reformation des Spice Girls va pouvoir se faire. Ô noble Poséïdon, que de tracas tu me causes en m’éloignant de tout ça !

J’attends ce départ comme une délivrance depuis trois mois, une renaissance nécessaire. Et même si au final, une fois arrivé devant l’obstacle, je me rends compte qu’il arrive peut-être au mauvais moment parce qu’il y a tout de même certaines choses que je rechigne à laisser sur le quai, cet exil passager n’en est pas moins un soulagement. Parce que quand la flamme semble vaciller, que le feu sacré paraît parfois sur le point de s’éteindre, un bon souffle d’air marin ne peut qu’être bénéfique pour relancer des braises qui ne demandent qu’à s’enflammer. L’essoufflement me guette depuis quelques temps, je le sens, il est là, sournois, se cachant derrière la routine, les insomnies et l’angoisse de la page blanche. Mes derniers écrits étaient poussifs, et si j’ai pour habitude de ne jamais être satisfait de mes textes, ceux-là m’ont paru particulièrement fades, sans saveur, sans envie. J’ose espérer qu’il en sera autrement à mon retour. Non, j’en suis sûr en fait.

Plus qu’en cartographe ou qu’en scientifique, je vais surtout me transformer en sociologue durant ces cinq semaines en bateau. Vivre repliés les uns sur les autres sans aucune activité extérieure implique nécessairement des rapports particuliers, et c’est surtout ça qui m’intéresse dans l’aventure. La comédie humaine dans toute sa splendeur : une unique scène, quelques acteurs, un fil rouge, et l’histoire pourra commencer à se broder de petits détails en grands discours. Quelle perspective passionnante ! Nul doute que j’aurai des choses à raconter à mon retour, mais d’ici là ce sera le silence radio. Le même silence qui bercera mes nuits dans le calme plat de l’anticyclone des Açores, sans bruit de voitures ou de voisinage pour me perturber.

A vous tous qui me lisez, je donne rendez-vous le 21 septembre. D’ici là tâchez de garder l’œil ouvert pour ne pas vous laisser abuser par des apparences de plus en plus trompeuses. Et bien sûr, bons Jeux Olympiques à tous puisqu’il n’y a que cela qui importe.


(C'est donc ça nos vies... 05.09.2008)

Bienvenue chez Mademoiselle Fleur

Publié le 28/07/2008 à 12:00 par dje
Bienvenue chez Mademoiselle Fleur
Les philosophies héritées des traditions orientales et du bouddhisme ont toujours beaucoup de choses à nous apprendre. Et en premier lieu que dans cette recherche de la voie du juste milieu, il y a toujours de la place pour trouver des sources de satisfaction même dans les moments qui semblent en comporter le moins. Vous devez vous demander en lisant cela quelle mouche m’a piqué de partir dans des délires métaphysiques : j’ai juste envie de vous parler d’un groupe de musique découvert il y a de cela un an. L’histoire se passe dans une file d’attente pour un concert d’Olivia Ruiz à Paris. Ceux qui m’ont connu il fut une époque se demandent sûrement ce que je faisais à un tel concert. Je leur répondrais qu’avec le temps les gens changent, surtout quand ils ressentent le besoin d’une tentative sentimentale désespérée, et que finalement le concert était vraiment fantastique, même si il n’a pu totalement soigner les douleurs au cœur ravivées en cette occasion. Bref, dans l’échec majuscule que fut cette soirée, il est un petit détail anodin qui un an plus tard m’empêche de tout regretter. Un CD 3 titres nonchalamment distribué, à la sauvette, dans la rue, et assurant la promotion d’un jeune groupe bordelais au nom sonnant comme un vent de fraîcheur : AlaSourCe.

On ne cesse de nous vanter depuis des années le renouveau de la musique dans l’Hexagone et de mettre en avant la soi-disant "nouvelle chanson française". Je suis pour ma part fatigué des miaulements effarouchés d’un Vincent Delerm, du ton faussement caustique d’un Bénabar ou du manque flagrant d’inspiration d’un Raphaël. Et je n’évoquerais même pas le cas Carla Bruni… Pas grand motif à se réjouir devant ce magma informe face auquel nous devrions crier au génie. Désolé non, pas pour moi… Alors on se penche vers les petits groupes, ceux qui malheureusement ne perceront sans doute jamais, et on tombe sur des perles. AlaSourCe en fait partie, et reste sans doute possible la plus belle découverte musicale que j’ai faite depuis des années.

En écoutant leur musique, on voyage, on s’oublie. Cela peut paraître un peu léger, voire naïf, c’est juste touchant de simplicité et de fraîcheur. L’accompagnement subtil piano-accordéon-violon-contrebasse souligne parfaitement le timbre des deux sœurs qui assurent le chant, et dont les voix jumelles se répondent et se mêlent dans un écho surprenant de sensualité. Les parties instrumentales sonnent étonnamment juste, rehaussant encore un peu plus la qualité de l’ensemble. Les textes sont eux ciselées, taillés dans du diamant brut mais polis à la perfection. On peut les lire sans l’appui de la musique, on croira alors à de la vraie poésie. C’est suffisamment rare pour être noté. Les paroles prennent néanmoins tout leur sens lorsqu’elles s’accordent sur cet accompagnement musical arrangé sur mesure. Oui, sans conteste, avec leur premier album intitulé Charmante soirée chez Mademoiselle Fleur, le quintet bordelais touche du doigt quelque chose de vrai, d’authentique, de diablement juste.

Il n’est jamais facile de faire partager ses coups de cœur juste avec des mots. Ces mots à la fois menteurs et traîtres qui ne peuvent jamais réellement exprimer ce qu’ils cachent derrière. C’est pourquoi je vous encourage à filer de toute urgence sur le site officiel du groupe (1). Ecouter leurs morceaux, éventuellement commander leur album, faire vivre la magie qui s’est opérée sous mes oreilles, au moment où je m’y attendais le moins. Ce que vous y trouverez en vaut la peine.

On peut tomber amoureux d’une musique, je le savais déjà. Mais cela devient de plus en plus rare, et c’est regrettable. Pourquoi précisément ce groupe ? Je n’en sais rien, c’est comme ça. Certaines choses ne s'expliquent pas... La musique me parle, autant que les thèmes abordés, flânant avec légèreté de la nostalgie de ses racines à la difficulté d’exprimer ses ressentis, de l’exil forcé d’un cœur trop tendre aux difficultés du processus d’écriture. Chacun peut y trouver ce qu’il veut bien y prendre et en ressort conquis. Oubliez la bande à Delerm, tristes et formatés derrière leur apparente originalité. Le renouveau de la chanson française est là.

Point de cynisme et de troisième degré dans cette chronique. Est-ce le signe d’un manque d’inspiration ? Peut-être, mais aussi une envie de faire partager un coup de cœur qui le mérite. Parce que leur Petit Carnet exprime à merveille des choses tel que je ne saurai jamais le faire, il vaut parfois mieux laisser s’exprimer les artistes.


(C'est donc ça nos vies... 28.07.2008)

(1): http://www.alasource-music.com/
1 2 3 4 5 6 | >>> | Dernière page