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dje
Description du blog :
Parce que désillusion est le plus joli mot qui existe, entrez dans mon monde de chroniqueur désabusé
Catégorie :
Blog Société
Date de création :
01.07.2007
Dernière mise à jour :
09.02.2009

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Esprit anesthésié

Publié le 21/07/2008 à 12:00 par dje
Esprit anesthésié
Je ne m’en étais même pas aperçu, jusqu’à ce qu’on me le fasse remarquer en milieu de semaine. Je n’ai pas écrit de chronique la semaine dernière, et c’est à peine si je m’en suis rendu compte. L’esprit embrumé par la chaleur d’un été sans saveur à errer dans les rues parisiennes, je commence moi aussi à être anesthésié par cette drôle d’ambiance qui flotte sur la capitale de façon invisible, bien plus présente encore que la pollution. Un air vicié qui enlève l’humanité à qui le respire, devenant un pantin sans âme enfermé dans son train de vie de citadin pressé. Je lutte de toutes mes forces pour retenir ma respiration, ne pas être un zombie au regard perdu dans le vague qui ne daigne même plus regarder les gens qu’il croise. Il faut croire que rester en apnée trois années durant implique de temps en temps une petite bouffée d’oxygène, aussi nocif soit-elle.

On a beau le raconter en province comme une sorte de légende urbaine, se moquer du mode de vie parisien, vanter le tryptique métro-boulot-dodo et la grisaille encore plus présente dans le visage des gens que dans le ciel de la capitale, on n’en est pas moins surpris de constater que la vie ici est exactement comme on la décrit. Fade. Impersonnelle. Insupportable d’inexpression et d’absence de contact. On ne se regarde pas, on se bouscule, on s’insulte, ou pire, on s’ignore. Ce n’est pas que le contact soit particulièrement le fort de mes racines rochelaises, pays on l’on est particulièrement avare de paroles superflues. Mais le ressenti est différent, c’est juste une espèce d’accord tacite, un respect mutuel de ne pas interférer dans la vie de l’autre sans lui demander son accord, en aucun cas de l’ignorance. Alors qu’ici, à l’ombre des immeubles, le silence n’est qu’une froide et implacable forme de condescendance. L’individu n’existe pas en tant que tel, noyé dans la masse informe d’une foule sans liant.

Se sentir en vie lorsque l’on est avalé dans cet amas de morts-vivants est une véritable épreuve, malheureusement perdue d’avance. La maladie est contagieuse et se propage sans que l’on s’en rende compte. Et lorsque l’inhumanité qui nous touche devient finalement évidente, il est déjà trop tard. Combien de fois ai-je eu envie de hurler dans le métro, pour réveiller ces ersatz d’êtres humains bercés par la monotonie des rails. Pour me réveiller moi-même aussi, sauver le peu de lucidité qui me différencie encore des gens qui m’entourent. Les secouer, les lever, leur crier qu’eux aussi ils sont vivants. Je suis vivant ! Et vous aussi vous êtes vivants bordel ! A quoi bon… Je doute même que quelqu’un me remarque…

On dit que l’été est la plus belle période pour vivre à Paris. Disons que c’est la moins pénible., parce que les gens sont peut-être un peu plus ouverts, ou alors parce qu’il y a plus de touristes, et que eux prennent - un peu - le temps. Il n’en reste pas moins que comme à chaque période de l’année je préférerais être ailleurs. M’échapper de cette bulle intemporelle, juste quelques jours, le temps d’une cure de désintoxication. Comme un besoin irrépressible d’une bouffée d’oxygène, d’une vraie, celui chargé d’iode et d’humidité. Au lieu de ça je n’entends même plus le cri des mouettes au-dessus de ma tête, et le bruit stressant du trafic a remplacé celui du ressac apaisant de l’Atlantique.

En vérité, si je n’ai pas délivré de chronique la semaine dernière, c’est justement parce que je profitais d’un de ces breaks nécessaires à mon équilibre, loin là-bas sur mon Ile de Ré. Vous savez, Ré la blanche, celle que l’on fait toujours deviner dans les mots-croisés sous la définition "Ile de France". Honteux mensonge, car la vraie Ile-de-France n’a pas grand-chose à voir, et le contraste saisissant n’encourage pas à l’extase.

Je n’intitule plus mes billets hebdomadaires sous le titre "Chroniques d’un expatrié", mais finalement rien n’a vraiment changé. Expatrié j’ai été, expatrié je suis encore. La vie n’est décidément qu’un éternel recommencement.


(C'est donc ça nos vies... 21.07.2008)

Silence, on tourne...

Publié le 08/07/2008 à 12:00 par dje
Silence, on tourne...
Ils s’appellent Sigifrido Lopez, Alan Jara, Pablo Moncayo ou encore Carlos Duarte. Je doute que vous en ayez déjà entendu parler, et pour cause vu que personne ne les connaît. Ils sont invisibles aux yeux du monde, comme s’ils n’existaient pas. Invisibles aussi aux yeux de leurs proches, dont la vie s’écoule loin de leur geôle isolée dans la forêt colombienne. Oui, ces hommes sont des prisonniers des Farc, certains depuis maintenant dix ans. Mais en plus de leur malheur, ils n’ont pas la chance de se voir offrir une couverture médiatique par le monde occidental qui décide arbitrairement qui mérite ou non d’être sauvé. Cruelle injustice qui ne trouve aucune justification rationnelle. A l’heure où le monde se réjouit de la libération d’Ingrid Bétancourt, eux continueront à pourrir à petit feu dans la jungle.

On peut ironiser sur le caractère bienvenu de cette libération dans des temps troublés où l’opinion publique est en plein marasme. L’évènement tombe en effet presque aussi bien que l’arrestation grotesque d’Yvan Colonna en 2006. Le fait est que c’est vraiment une bénédiction pour l’otage, pour sa famille, pour les gens qui se sont battus pour elle. Mais ça s’arrête là. Dans une ambiance de récupération politique nauséabonde et de glorification personnelle la plupart du temps injustifiée, chacun se sent concerné, comme habité par la cause défendue par la franco-colombienne. Quelle vaste hypocrisie… Combien d’entre nous se sont vraiment intéressés à l’histoire ? Manipulation journalistique et société du paraître vont de pair, et le bon citoyen modèle suit le courant bien-pensant par peur de passer pour un méchant cynique.

Pourquoi Ingrid Bétancourt a-t-elle été ainsi mise en avant, plus encore que les autres otages ? Je n’ose penser que c’est dû à un sentiment nationaliste revendiquant son sang français. Ainsi, une vie française vaudrait plus que les dizaines de Colombiens encore retenus prisonniers ? Ou alors est-ce à cause de son engagement politique, du fait qu’elle est une femme, ou je ne sais quoi d’autre encore ? Entrer dans de tels débats ne mène à rien, juste à jeter un voile de doutes sur une femme qui à coup sûr n’a pas besoin de ça. Mais qu’elle qu’en soit la raison, il est choquant, ignoble, inhumain de fêter l’arrivée d’Ingrid Bétancourt comme une victoire définitive. Au nom de Sigifrido, Alan, Pablo, Carlos et tous les autres. Et je suis sûr qu’Ingrid est la première à regretter cet état de fait, sur lequel elle n’a malheureusement aucun contrôle.


(C'est donc ça nos vies... 08.07.2008)

Dans la vallée des larmes

Publié le 30/06/2008 à 12:00 par dje
Dans la vallée des larmes
22h45 samedi soir. Au terme d’une soirée riche en émotions et d’un match exceptionnel, la sirène retentit dans la cathédrale du Stade de France. La délivrance pour les Toulousains, sacrés champion de France de rugby, la douche froide pour les Clermontois qui voient, encore une fois, leur rêve s’envoler alors qu’ils le touchaient du bout des doigts. La moitié du Stade bondit, se jette dans les bras, se congratule, tandis que l’autre se rassoit sur son siège en pleurant. Le rideau tombe sur un soir magique, où flottait un air de fête et de bonheur partagé.

Tout a commencé aux alentours de 18h, à la sortie du RER Saint-Denis. A l’heure où les rames vomissent habituellement un flot de zombies anesthésiés et sans chaleur, ce sont des hordes de petits bonhommes qui jaillissent avec élan, qui habillés en rouge en noir, qui peinturlurés de jaune et bleu. Les grèves de transport ont cela de bien qu’un seul accès au stade est possible, et tout le monde se mélange, chante, chambre, pavoise et provoque gentiment, dans un cortège flamboyant qui se propage depuis la Gare de Lyon. On se tape dans le dos, on s’échange les écharpes des clubs, on se paye des coups à boire, et surtout, surtout, on se promet de se retrouver après le match. Nous sommes adversaires d’un soir pourtant. Adversaires ? Non sûrement pas. Les joueurs sont adversaires, ça oui, mais les supporters ne sont que des amoureux de ce jeu, amoureux de cet esprit de fête qui l’entoure et de ces rencontres fortuites et délicieuses qu’il provoque. Mais puisqu’il faut qu’il y ait un vainqueur, chacun se doit de choisir son camp pour vivre la rencontre jusqu’au bout de l’émotion. Connaître la joie sourde et profonde d’une victoire, ou les tripes qui se serrent et les larmes qui coulent face à une défaite. En fin de compte, nous sommes tous là pour vivre la même chose, juste de façon différente. Peu importe le résultat dès lors.

Le chemin vers le stade est toujours délicieux, bon enfant, sans pression. L’entrée dans le stade en revanche fait monter la tension d’un cran. Ca y est, on y est. A chaque fois la même sensation bizarre : mais comment peut-on construire d’aussi grands bâtiments et réunir autant de monde juste pour voir trente gars courir après un ballon qui ne rebondit même pas droit ? Je n’aurai jamais la réponse, cela doit être un instinct naturel, un besoin inconscient… En entrant dans un stade, on observe de suite deux choses. D’abord une vision générale de l’endroit, pour jauger les forces en présence. De ce point de vue là, Clermont a gagné le match. Saint-Denis-en-Auvergne, ville annexée par des Jaunards enthousiastes qui n’en voudront jamais à leur équipe de leur apporter désillusion sur désillusion. Ils sont beaux ces Auvergnats, hurlant à pleins poumons l’amour de leur maillot, chérissant leurs joueurs comme s’ils faisaient partie de leur famille. Les Toulousains ne sont pas en reste, mais ils semblent… comment dire… plus habitués à l’évènement, presque blasés. Ce n’est qu’une apparence.

La deuxième chose que l’on observe, c’est toujours son voisin de tribune. Cet homme avec qui on va partager, le temps d’un match, des émotions vraies et intenses, et que l’on va quitter sans jamais plus le revoir. A mes cotés se trouve un Toulousain pur souche. Pas le genre à s’extérioriser, il vit le match de l’intérieur, tendu comme un arc, et l’intensité qui se lit dans son regard laisse transparaître à quel point il se sent investi par son équipe, notre équipe. La rencontre avance, peu de mots ressortent, mais est-il besoin de parler dans ces moments-là ? Lui crispé sur son siège, moi hurlant à pleins poumons debout avec l’écharpe au vent, nous sommes un peu le feu et la glace. Mais quand au terme d’un déboulé de 80 mètres le deuxième essai toulousain est inscrit, l’essai de la gagne, nous nous levons comme un seul homme, et sans réfléchir nous nous prenons dans les bras. Une étreinte rude, très mâle, mais qui laisse ressortir des minutes, des mois, peut-être des années d’attente. Je vois des larmes couler sous ses yeux rougis. C’est fort. C’est beau.

Que retenir d’un tel match quand on le vit aussi intensément ? Je ne me rappelle plus des actions, de qui a dominé, de qui a bien ou mal joué. Je me rappelle seulement de la formidable liesse lorsque ces gladiateurs des temps modernes sont venus porter le Bouclier de Brennus, ce Bout de Bois chèrement gagné, jusque devant la tribune toulousaine aux anges. Je me rappelle des visages radieux de joueurs qui quelques minutes plus tôt étaient au bord des crampes. Je me rappelle bien sûr de ces images cruelles, de ces larmes qui elles n’ont rien de joyeuses roulant sur les joues des vaincus. Ils ne veulent pas qu’on les voit pleurer, fierté oblige, ces grands gaillards de deux mètres et cent kilos. Mais ce ne sont que des hommes, rien de plus. Parce qu’ils partagent tout avec leur public, ils partageront aussi ces quelques pleurs impossibles à ravaler. C’est toute une ville qui a le cœur gros, et qui quitte le stade tête basse pendant que les vainqueurs restent là, de longues minutes, comme pour profiter jusqu’au bout de cette soirée magique.

Passés les portiques de sortie, chacun oubliera le match, le résultat, et ira faire la fête ensemble. On se redonnera des tapes dans le dos, on s’échangera encore les écharpes, et surtout, surtout, on se promettra de revenir l’an prochain, même date, même endroit, pour faire la fête encore une fois. Parce qu’au final, est-ce que ce sont 80 minutes qui vont changer la face du monde ?

Dans les bus de retour l’ambiance sera différente, bien entendu. Mais une fois revenus sur ses terres, dans sa ville, après avoir fêtés ses héros, tous se souviendront avec émotion de ces moments. Nous sommes venus, nous avons vu, nous avons vécu. Que peut-on espérer de mieux en fin de compte ?


(C'est donc ça nos vies... 30.06.2008)
Source de la photo: supporter.bo.free.fr

QUelque chose de Tennessee

Publié le 23/06/2008 à 12:00 par dje
QUelque chose de Tennessee
Tout plaquer, repartir de zéro, laisser toute sa vie derrière et prendre le large pour goûter à l’aventure, sans savoir où l’on va, sans même savoir ce que l’on fait. Cela nous est tous arrivé d’y penser au moins une fois, et ce n’est pas surprenant car c’est peut-être un des plus grands fantasmes de l’humanité. Illusion douce que l’on peut se défaire de tout sans même un regard en arrière, que l’on maîtrise notre vie de bout en bout et que l’on ne dépend pas de contraintes extérieures et matérielles. Illusion utopique qui ne dupe bien entendu personne, mais dans un coin de sa tête chacun aime à y songer, c’est humain. Son petit paradis, sa petite île déserte, son petit coin de rêve qui offre protection et refuge. Quelque chose de Tennessee comme le décrivait un poète franco-suisso-belgo-monégasque qui cherchait peut-être déjà dans cette métaphore un moyen de s’affranchir de ses contraintes fiscales.

Certains vont pourtant jusqu’au bout de leur utopie et claquent la porte de leur vie dans bruit sec et violent. Vous avez sûrement entendu parler de Ian Usher, ce Bitannique installé en Australie qui met sa vie en vente sur ebay. Ce qui a priori relève d’un des nombreux canulars dont le site d’enchères est friand – en vrac notons des ventes de belles-mères, de planètes, de neurones, ou encore d’un coffre-fort au contenu secret dont on a perdu le code – est une annonce tout ce qu’il y a de plus sérieuse. Ce cher Ian vend en effet tout ce qui compose sa vie : sa maison, ses amis, son travail avec l’aimable autorisation de son patron, mais également tout son mode de vie puisqu’il propose à l’heureux élu de lui faire découvrir ses passions et ses hobbys. Un nouveau Ian, clone du premier, qui lui permettrait de s’affranchir de toutes ses contraintes et de repartir dans la vie d’un nouveau pied. Original mais plutôt efficace, car les enchères ont déjà dépassé les 400.000 €. Ce que l’histoire ne dit pas, c’est que va faire l’acheteur de son ancienne vie… Va-t-il lui aussi la mettre aux enchères, ou réussira-t-il dans un tour de passe-passe à mener simultanément la vie de deux hommes ? Voilà comment en deux coups de cuiller à pot la schizophrénie passe du statut de maladie à celui de fait de société. Un jeu de chaises musicales avec pour enjeu une vie entièrement neuve, j’avoue que ça a une certaine forme de piment.

Mais que dire alors de Stuart Hill, ou l’histoire d’un loser malchanceux qui s’autoproclame chef d’une nouvelle nation indépendante ! Ce marin peu talentueux vit en effet seul depuis sept ans sur un îlot de l’archipel des Shetland suite à un naufrage peu glorieux lors d’une tentative de tour de la Grande-Bretagne à la voile. Sept années de solitude qui ont dû lui taper sur le crâne et provoquer cette curieuse décision de faire de son bout de terre une nation autonome et idéale, sans impôts, avec sa propre monnaie et son propre drapeau. C’est en effet ce que Stuart Hill annonce sur son site Internet cette semaine, ce qui soit dit en passant me plonge dans un océan de perplexité si l’on considère le fait que l’individu habite sous une tente depuis sept ans. Décidément, le Wifi s’améliore de jour en jour… Une déclaration d’indépendance qui se conclue dans un élan lyrique remarquable : « J'invite aussi n'importe qui dans le monde qui soutient cette cause à se libérer des menteurs, des voleurs et des tyrans des gouvernements et à devenir citoyen de Forvik » Quand je parlais d’utopie… Mais quand on sait que l’intéressé a également envoyé une lettre à la Reine d’Angleterre pour qu’elle le reconnaissance comme chef d’Eat de cette nouvelle nation, le coté chevaleresque de la démarche en prend un coup. De gentil illuminé, Stuart Hill devient présumé coupable de soif de pouvoir, aussi infime soit-il. C’est de suite beaucoup moins glorieux.

Si la sagesse n’attend pas le nombre des années, l’envie d’horizons nouveaux non plus au vu de l’incroyable périple qu’a accompli Jan-Ole, un adolescent allemand de 13 ans. S’ennuyant chez lui, il a laissé un mot très simple à ses parents (« Ne vous faites pas de soucis mais c'est trop ennuyant ici, je voudrais découvrir un peu le monde »), emprunté leur voiture, et est parti pour un voyage de 800 kilomètres qui l’a mené jusqu’aux portes de Paris. La version moderne de la fugue, je pars juste à l’autre bout de l’Europe, mais ne vous inquiétez pas je reviens. Je ne peux pas m’empêcher de trouver l’idée très rafraîchissante. Dans sa folle embardée, l’aventurier en herbe n’a pourtant pas oublié certaines choses indispensables, notamment sa Playstation retrouvée sur le siège arrière de la voiture. Il perd pas le Nord le gamin ! Je veux bien partir à l’aventure, mais jamais sans ma console. Ah ça oui, on est loin de la vie d’ascète selon Tennessee…

Ian, Stuart, Jan, trois histoires parallèles, trois comportements proches du mimétisme. Des pseudo-aventuriers des temps modernes qui chacun à leur manière tournent leur action au ridicule à cause de détails matériels insignifiants. Ces mêmes détails matériels dont ils devaient pourtant se vanter n’avoir plus besoin en se lançant dans leur quête de nouveauté. Mais voilà, chassez le naturel et il revient au galop. En guise de page blanche, ils ne récoltent qu’une bavure d’encre prompte à remplir les dépêches de la rubrique insolite. Tennessee peut dormir sur ses deux oreilles, son mythe a encore de beaux jours devant lui ; ce n’est pas encore aujourd’hui qu’il dépassera le statut d’utopie


(C'est donc ça nos vies... 23.06.2008)

La conjuration des imbéciles

Publié le 15/06/2008 à 12:00 par dje
La conjuration des imbéciles
Il y a des week-ends comme ça on se sent vivre hors du temps, en décalage avec tout ce qui nous entoure. Parce que certains évènements sont tellement impossibles, trop gros pour être vrais, on ressent encore plus que d’habitude la futilité et l’insignifiance de toute cette agitation ambiante, vaine et désespérée, de ces gens qui gesticulent sans raison et de cette terre qui tourne à toute allure sans prêter attention à ce qui se passe à sa surface. Sensation curieuse et inquiétante, où rien ne peut plus avoir de prise sur un cœur qui s’est subitement transformé en pierre dans un étonnant réflexe d’auto-défense. Dans de tels moments, tout invite au cynisme car on se dit que décidément les gens n’ont rien compris à la vie, et on se prend à se délecter de petites joies égoïstes et acides.

Si il y en qui m’ont rendu le sourire en cette fin de semaine, ce sont nos amis irlandais, qui trois ans après ont eux aussi rejeté le nouveau traité de constitution européenne. J’ai vraiment envie de les remercier pour la joie de voir nos dirigeants tirer une gueule aussi longue que le texte de ce traité, eux qui à un mois de la présidence française de l’Union Européenne espéraient bien faire de cette ébauche de constitution un tremplin pour étendre leurs vérités économiques à tout le continent. Mais nous auriez-vous pour des truffes ? Faire passer en force un texte qui n’est qu’une version à peine allégée de celui qui a été refusé en 2005, est-ce là votre vision de la démocratie ? A l’école on nous la définit pourtant comme le pouvoir du peuple, mais peut-être cela a-t-il changé depuis mes derniers cours d’histoire… Quoi qu’il en soit, justice a été (bien) rendue, et quelle que soit notre opinion sur cette constitution européenne on ne peut que se réjouir de voir que nos institutions ne seront finalement pas court-circuitées par une décision monarchique qui se moque de l’avis des citoyens. Merci l’Irlande d’avoir épargné notre conscience républicaine.

Un autre m’a fait bien rigoler en ce samedi, il s’agit évidemment de Raymond Domenech. Au lendemain d’une défaite dont l’ampleur du score a quelque chose d’historique, et à l’aube d’une élimination sans gloire au premier tour de l’Euro, le voilà qui débarque tout guilleret face aux journalistes, le sourire aux lèvres et l’œil pétillant. Et de nous expliquer que le match couperet contre l’Italie mardi est une chance, car il renferme une vraie dramaturgie qui va faire vibrer les supporters et révéler l’âme profonde de cette équipe de France. J’avoue qu’en termes de foutage de gueule, on peut difficilement faire mieux. Le pire, c’est qu’il semble y croire lui-même à ce qu’il dit, lui le sélectionneur dont la mission est bien d’amener cette équipe vers les sommets. Là encore j’ai dû louper un épisode… Notre cher Raymond a dû oublier que s’il est toujours intéressant de jouer avec les mots et de faire des traits d’esprit, il est un moment où il faut aussi se placer en face de ses responsabilités et ne pas prendre les gens pour des idiots. Mais cela en France, c’est décidément un sport national qui témoigne du peu d’estime que les hommes de pouvoir accordent aux gens "d’en bas".

En parlant d’hommes de pouvoir, reparlons de l’affaire de Jérôme Kerviel et de la Société Générale. Cette semaine, les supérieurs de Kerviel ont décidé de porter plainte contre leur ancien collaborateur parce qu’ils estiment avoir été victimes d’un préjudice à la fois moral et financier. Préjudice moral, la belle affaire ! Je ne savais pas que la spéculation financière s’embarrassait de moralité. Trouvent-ils bien moral, eux, de réclamer encore plus d’argent pour arrondir leurs colossales fins de mois alors que partout il n’est question que de pauvreté et de baisse du pouvoir d’achat ? Et puis, il faut être quand même sacrément culoté pour réclamer un dédommagement suite aux erreurs d’un employé que l’on a sous sa responsabilité. Si vous aviez fait votre boulot correctement vous n’en seriez pas là me semble-t-il. Mais ce n’est que l’humble avis d’un non-initié qui ne comprend pas grand-chose au monde parallèle des marchés financiers…

J’ai envie de terminer sur un trait d’humeur aussi anecdotique que révélateur. Cette semaine est parue l’édition 2009 du Robert, le dictionnaire référence de la langue française validé par ces messieurs les grands pontes de l’Académie. Comme tous les ans de nouveaux mots y apparaissent, symptomatiques de l’évolution de notre société. C’est ainsi que l’opération de récupération idéologique de Guy Môquet se poursuit, sans qu’il n’y ait aucune intention politique derrière nous dit-on. On apprend également que le mot "biloute" a été refusé, alors que "escagasser" fait son entrée. Enfin, dans cette tendance générale de béatification perpétuelle du Nord, le Sud est quelque peu réhabilité. L’honneur est sauf ! Plus étonnant, Hilary Clinton fait son entrée au moment où Barack Obama est lui recalé. Ne pleure pas Barack, ce n’est pas grave, c’est juste qu’en France on a toujours préféré les perdants. Raymond Poulidor, ça te dit quelque chose ? Il est toujours plus rassurant de se réfugier dans l’enveloppe confortable et habituelle de la défaite, sans compter qu’un vainqueur ça énerve, ça agace, ça attise les jalousies. Sûr qu’en cas de défaite face à John MacCain, Obama fera partie des petits nouveaux du Robert 2010. Si si, vous verrez…

Vous allez m’accuser de cynisme et d’acidité gratuite. J’accepte la critique avec grand plaisir. Comprenez que certains jours on ait envie profiter de chaque occasion pour exprimer son amertume. Heureusement, la conjuration des imbéciles nous donnera toujours la possibilité de régir face à leurs agissements aussi ridicules que malhonnêtes.


(C'est donc ça nos vies... 15.06.2008)

Relâche

Publié le 03/06/2008 à 12:00 par dje
Pas de connexion Internet en ce moment en dehors du boulot, donc il n'y aura pas de chronique cette semaine. La situation devrait être revenue dans l'ordre pour lundi prochain.
Bonne semaine

Djé

Armata Réta !

Publié le 26/05/2008 à 12:00 par dje
Armata Réta !
Je suis un ouvrage d’art qui vient de fêter ses vingt ans il y a une semaine. Je mesure trois kilomètres, ce qui fait de moi le plus grand de France dans ma catégorie. Je relie dans un flot continu de voitures la plus belle ville de la côte Atlantique à un petit bout de terre surnommé "la Blanche". Qui suis-je ? Le pont de l’Ile de Ré, évidemment ! Cet édifice majestueux dont la courbure harmonieuse a remplacé le calvaire du bac et de ses heures d’attente au creux des années 80, pour le plus grand bonheur de tous, insulaires comme continentaux.

Pour le plus grand bonheur de tous, vraiment ? Oh non, l’histoire n’a pas été aussi simple à l’époque… La construction du pont a même été menacée jusqu’au bout par de nombreux opposants soucieux de préserver la tranquillité de l’Ile. Qui se souvient de la prise de position de Michel Polac à l’époque, qui lui avait valu son éviction de TF1 ? Pourtant, il était difficile de nier à l’époque la nécessité de cet ouvrage, pour des raisons de sécurité et de conditions de vie évidentes pour les 15.000 Rétais. Pas de lycée, un hopital rudimentaire, une absence totale de liaison avec La Rochelle entre minuit et six heures du matin, autant de raisons face auxquelles il fallait une sacrée dose de mauvaise foi pour les ignorer et continuer à prêcher contre la construction du pont. Malgré ces évidences la bataille avait été acharnée. Même si j’ai failli naître sur le bac, je n’ai pas eu la chance d’assister à ces querelles de poissonnier, et je dois bien dire que j’aurais aimé être là.

Heureusement pour tous les jeunes insulaires comme moi, le débat vient de ressurgir au coin de la table, avec les mêmes protagonistes, les mêmes argumentaires. La vie est un éternel recommencement… En effet, les frais engagés pour la construction seront totalement remboursés à l’horizon 2012, date à laquelle le péage du pont sera tout bonnement supprimé. Ce péage au prix plus que dissuasif (9€50 en hiver, 16€ en été), le seul frein à l’envahissement touristique de Ré la Blanche, que les Rétais eux-mêmes devaient payer il y a encore de cela cinq ans, va donc disparaître comme son homologue de la voisine Oléron. Je ne vous dis pas le tollé que cette décision a provoqué sur les bords de l’Atlantique. A ma droite les continentaux, Rochelais en tête, ravis de pouvoir enfin apprécier les charmes de ce petit coin de paradis qui leur tend les bras, à ma gauche les insulaires soucieux de préserver leur particularité et leur patrimoine.

En tant que Rétais de toujours, bien qu’expatrié, j’ai pu entendre les réactions de mes compatriotes sur le sujet. L’ouverture du péage risque de dénaturer l’Ile me dis-t-on. Mais n’est-ce déjà pas le cas ? Je suis toujours sidéré de voir les images de ce qu’était ma terre il y a vingt ans. Tout a changé, les constructions ont poussé jusque sur les dunes, les campings se sont mis à pulluler, les deux mois d’été sont devenus irrespirables. De 15.000 en hiver, la population passe à 150.000 en été, pour le plus grand bonheur des saisonniers et des commerçants. Car l’envers du décor c’est bien cela, se rappeler que le tourisme est de loin la première source de revenus ici. Mais le régionalisme exacerbé par la situation forcément particulière d’insulaire fait oublier cela à beaucoup de gens, et cracher sur les touristes est un sport bien trop répandu parmi les Rétais.

Mais ne rentrons pas dans le jugement d’opinions, et examinons les dérives supposées de cette décision. L’Ile risquerait d’être engorgée comme l’est Oléron, puisque tout le monde va se ruer vers ce pont désormais gratuit. Je me permets d’opposer deux objections à cela. La première est que l’Ile a atteint sa capacité hotelière et immobilière maximale. Les campings et les hotels sont saturés, donc pas de risque de voir une nouvelle inflation du nombre de touristes. Reste le cas du camping sauvage c’est vrai, qui n’est pas à négliger. La deuxième objection est peut-être plus arbitraire, mais il ne me semble pas que débourser 16€ dans le cadre d’un budget de vacances d’une semaine soit réellement un problème. Plus que d’empêcher de rentrer dans l’Ile, le péage empêche d’en sortir, pour aller faire une ballade sur la côte ou profiter de la douceur de La Rochelle. Le résultat est que les estivants sont bloqués entre la plage et les ballades en vélo, et dès qu’il fait mauvais temps ils passent leur journée à tourner en voiture sur les routes rétaises. Alors là oui on peut parler d’engorgement. Ne serait-il pas plus profitable pour tous que ces derniers puissent dans ces moments-là franchir les trois kilomètres et rejoindre le continent ? L’Ile serait désengorgée, et les commerçants rochelais pourraient eux aussi profiter de la vague touristique.

Au-delà de ces aspects purement terre-à-terre et d’un débat qui est visiblement très compliqué, ce sont surtout les sous-entendus douteux qui émergent derrière les propos des opposants au pont qui me dérangent. Nous voudrions garder notre terre pour nous, la préserver face au méchant envahisseur. Tant bien même l’Ile de Ré serait une nation indépendante, ce genre de réflexions a des relents nauséabonds de nationalisme. Mais en plus, de quel droit pourrait-on prétendre à une telle spécificité ? Je ne nie pas le sentiment particulier qui nous habite tous, nous qui ne sommes pas des continentaux, et qui donc fatalement ne sommes pas tout à fait comme les "gens d’en face". C’est une caractéristique locale sympathique, la même que l’on peut rencontrer au Pays Basque ou en Catalogne, dans une moindre mesure. Mais tomber dans le mépris des non-insulaires est en revanche profondément choquant, et malgré tout ce que l’on peut dire c’est bien cela qui se cache derrière l’opposition formelle à la suppression du péage.

Que je sois bien clair, je ne suis pas foncièrement pour l’ouverture totale de l’Ile, pour toutes les raisons maintes fois évoquées. Mais je ne vois pas de quel droit on peut s’y opposer sans y ajouter une pointe de mauvaise foi ou de protectionnisme déplacé. Surtout, je ne suis pas d’accord avec les réactions de mes compatriotes rétais qui crachent dans une soupe dont ils ont pourtant énormément profité depuis vingt ans. Au-delà de leurs arguments tout à fait valables, ils ont semble-t-il oublié certaines vérités dans leur quête aveuglée de préservation. Que dirions-nous si nous avions eu le malheur d’être élevés de l’autre coté de la rive ? Nous ne sommes pas propriétaires de l’Ile de Ré, juste des gens de passage pour quelques années, quelquefois pour toute une vie. N’oubliez jamais qu’être né ou habiter sur cette terre exceptionnelle est une chance, que nous n’avons pas le pouvoir de refuser aux autres sous prétexte d’un droit de naissance fallacieux. Pour autant que je le sache, les privilèges ont été abolis il y a plus de deux cents ans.


(C'est donc ça nos vies... 26.05.2008)

Ecrire contre l'oubli

Publié le 19/05/2008 à 12:00 par dje
Ecrire contre l'oubli
Quatre heures du matin, perdu dans les méandres de la nuit. Une nouvelle fois l’insomnie m’a attaqué de façon sournoise et pernicieuse, ne me laissant pas le loisir d’un repos dont j’ai pourtant grandement besoin. Que faire dans ces moments où l’on se sent délaissé, en marge du monde, pas assez éveillé pour être actif, pas assez endormi pour se laisse aller vers la somnolence ? Aller faire un tour dehors ne m’amuse plus, il n’y a rien à y faire. La monotonie dépaysante de l’obscurité n’apporte pas plus de réponses sous les étoiles que dans la semi-pénombre d’une chambre vide. Heureusement reste la fidélité éternelle de cette feuille blanche qui a l’immense mérite de ne jamais trahir, de ne jamais décevoir. Et pourtant aujourd’hui je sèche, je ne parviens pas à trouver d’idée exploitable ou d’angle de vue intéressant pour ma chronique hebdomadaire. Lassitude, essoufflement, manque d’inspiration ? Relax, prenons du recul, ce genre de choses ça va ça vient, pas de quoi paniquer…

La nuit porte conseil dit-on, mais l’insomnie est elle très mauvaise conseillère. Parce que dans la douleur que représente le fait de ne pas dormir, la moindre contrariété prend des allures de problème insurmontable. Si je n’arrive pas à sortir trois lignes d’affilée, aurais-je perdu la flamme ? Pour me rassurer, je me replonge dans mes chroniques de l’été dernier. C’est avec un petit sourire que je relis mes impressions d’expatrié, que je revis par procuration mon expérience un an après. Je m’étais bien amusé quand même à me livrer à ce petit exercice d’écriture, à changer de ton d’une fois sur l’autre, à m’essayer à plusieurs modes d’écriture. A l’époque ces chroniques occupaient l’essentiel de mes pensées pendant toute la semaine. Dès le lundi, je guettais le moindre petit évènement susceptible d’être exploité le week-end suivant. L’œil était en chasse à chaque instant, l’esprit dans une recherche insatiable du détail insignifiant mais malgré tout révélateur. Une veille permanente pour oublier que j’étais seul, loin de ma terre, loin de ceux et de celles que j’aime. Trouver désormais la même motivation lorsque l’on est dans la routine quotidienne est un casse-tête de tous les instants.

J’ai toujours vécu l’écriture comme une planche de salut, un exutoire pour exprimer toutes ces choses qui n’arrivent pas à sortir autrement. Il paraît que par chez nous, sur ce petit bout de la côte ouest, on est taciturnes, pour ne pas dire taiseux. Ce n’est pas qu’on n’arrive pas à parler des choses qui nous touchent, non, c’est juste que ce n’est pas dans nos habitudes. Un silence qui trop souvent m’a fait passer pour quelqu’un de distant, de circonspect. Il y en a pourtant des choses à dire derrière cette carapace protectrice. Alors depuis gamin, j’ai toujours cherché le moyen de m’exprimer d’une autre manière. C’est en écrivant mes premiers textes sans prétention, mes premières courtes chroniques que je l’ai trouvé, il y a de cela maintenant plusieurs années. Des lignes malhabiles gardées précieusement qu’il m’arrive de relire avec bienveillance et une pointe de nostalgie. Textes polémiques, ressentis personnels, rimes, écriture automatique, tout y est passé, avec plus ou moins de bonheur.

D’où me viens ce besoin d’écrire ? Je ne sais pas. C’est une envie sourde et profonde, une condition nécessaire à mon équilibre. Quand rien ne va, ou au contraire quand tout va trop bien, ce qui ne peut qu’être louche, seuls un stylo noir et une page blanche peuvent calmer mon esprit. C’est peut-être cette ambivalence noir-blanc qui m’attire. Ou alors la sensation de puissance de remplir des pages entières, sensation rassurante qui prouve que mon esprit est encore en vie, sensation enivrante de pouvoir continuer toute la nuit sans jamais s’arrêter, avec l’espoir de finalement avoir compris quelque chose sur soi-même. L’écriture automatique est quelque chose de tellement magique… Lorsque l’esprit s’efface, que le corps n’est plus qu’interface entre un cerveau en ébullition et une page blanche tout ce qu’il y a de plus calme. Et là, le miracle se produit. Des choses enfouies, insoupçonnées, qui émergent soudainement au coin d’une ligne. Ca peut faire peur à certains, en particulier à ceux qui ont la prétention d’avoir une vie carrée et maîtrisée, ces esprits rationnels qui ne connaissent ni le doute ni la remise en question. Mais qui peut réellement avoir cette prétention sans se mentir à soi-même? Les mystères de la pensée humaine sont tellement insondables…

Je ne pourrais jamais exprimer ma relation au stylo de façon aussi juste et poétique que Chien de Paille dans le sublime Maudits soient les yeux fermés (1). Mais parmi mes premières lignes maladroitement écrites sur un bout de feuille à l’époque du lycée, il y en a qui ont gardé tout leur sens et qui contiennent une certaine part de vérité :

Ecrire contre l’oubli
Ecrire pour exprimer ses ressentis
Ecrire comme exutoire face à cette vie
Ecrire pour ne pas se dire "tant pis"
Ecrire comme arme contre l’ennemi
Ecrire pour assurer sa survie

Quelques années après, certaines choses n’ont pas changé. Je me sens redevable de l’écriture car elle m’apporte équilibre et sérénité, de façon inexplicable. Comme une épouse compréhensive, nous nous sommes jurés fidélité. Et je n’ai pas dans l’habitude de déshonorer ma parole.


(C'est donc ça nos vies... 19.05.2008)


(1) : http://www.deezer.com/track/114979
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Dis-moi qui tu stresses, je te dirai qui tu es

Publié le 12/05/2008 à 12:00 par dje
Dis-moi qui tu stresses, je te dirai qui tu es
L’avènement de la société parallèle mise en place par la culture du tout Web a cela de fascinant qu’elle révolutionne tout ce qu’elle touche. Les principes ancestraux, les habitudes de chacun, tout est remis en cause, jusqu’au vocabulaire qui est ces dernières années en perpétuelle évolution. Il est d’ailleurs étrangement ironique que les membres de la très noble Académie Française chargés de valider les néologismes susceptibles d’entrer dans le dictionnaire soient en grande partie déconnectés de cette nouvelle donne, que ce soit du fait de leur âge ou de leur condition sociale légèrement éloignée de ceux qui réinventent en permanence la langue française. Mais nous entrons là dans un débat sans fin dont je doute qu’il puisse se résoudre en quelques lignes. Bref, parmi ces mots entrés dans le vocabulaire courant, il en est un qui est particulièrement symbolique du pouvoir démesuré d’Internet : buzz. Le buzz désigne une info, un évènement, un document qui ne vit que par le Net et dont la notoriété se mesure au nombre de clics enregistrés autour de lui. Un phénomène dont l’intensité n’a souvent d’égal que la furtivité, mais qui peut déchaîner derrière lui de nombreuses réactions en chaîne.

Le buzz du moment sur la toile, c’est la vidéo réalisée par le groupe Justice pour mettre en images leur dernier morceau : S.T.R.E.S.S. Et le moins que l’on puisse dire c’est que ce titre n’est pas usurpé, car ce clip fait monter la pression durant six minutes de violence extrême et gratuite. Un groupe de jeunes adolescents de banlieue y sont mis en scène portant capuches et blousons en cuir, semant la terreur dans la rue et les couloirs de métro, agressant les passants, abusant des femmes, mettant à tabac un patron de bar, détériorant les lieux publics avant de terminer en apothéosé par l’incendie d’une voiture. Le tout sur fond de musique stridente et entêtante, le coté esthétique renforcé par des images en noir et blanc fortement inspirées de La Haine. Enfin là ce que je viens de vous servir, c’est l’analyse simpliste et primaire que vous avez pu lire dans tous les papiers sur la question. Mais peut-être y a-t-il plus à creuser.

A la vue du clip, ma première réaction a été de me demander où étaient les images de violence extrême dont j’avais entendu parler. N’avais-je eu droit qu’à une version édulcorée ? Pourtant non. Certes la gratuité des actes est omniprésente, mais ils sont plus suggérés que réellement mis en scène. On est très loin des images crues et provocatrices d’un Orange Mécanique, inspiration supposée par les journalistes. Non, ce n’est pas ce qui est vu qui choque, mais ce qui est sous-entendu, et on rentre là dans une discussion aussi délicate que dangereuse. Car les éléments rassemblent tous les clichés les plus puants véhiculés par la banlieue. Parce que les agresseurs sont tous de jeunes adolescents, arabes ou noirs, qu’ils s’en prennent exclusivement à des blancs, et qu’ils ne respectent rien si ce n’est une logique de destruction à outrance.

Alors sous quel angle faut-il prendre cette vidéo ? Au pied de la lettre ? Bien évidement non, il n’y a que les électeurs frontistes pour croire et faire croire que ce clip a valeur de documentaire reflétant avec justesse la réalité d’une banlieue soumise à la loi des gangs. Un tel message serait particulièrement mal venu de la part du collectif Kourtrajmé, réalisateur du clip, et qui a toujours vécu grâce à l’impulsion de soutiens venus de la banlieue. Que tout le monde se rassure, la Couronne de Feu ne brûle pas encore à ce point. Du moins pas de la façon décrite dans ce clip.

Puisque cette vision des choses ne peut pas être prise pour argent comptant, quel est donc le message caché par le groupe Justice ? Est-ce du second degré, pour critiquer la surmédiatisation du moindre évènement survenu en banlieue, et montrer du doigt les journalistes qui caricaturent et désinforment sur le sujet ? C’est fort possible, surtout au vu de la fin du clip qui se termine par la mise à tabac du caméraman et une voix criant "Ca te fait kiffer de filmer ça fils de pute?". Mais permettez-moi de dire alors à quel je suis sidéré par la maladresse du moyen utilisé. Parce qu’il est fourni sans grille de lecture, sans recul, sans le moindre petit indice sous-entendant de prendre le message de façon décalée, ce clip rejoint totalement ce qu’il est censé combattre, et suit la logique de l’information choc qui par son caractère gratuitement violent inhibe le spectateur et l’empêche de réfléchir de façon rationnelle. En résumé, le propos est si ambigu que les auteurs deviennent ce qu’ils semblent critiquer.

Et si tout cela était encore plus subtil ? Si les auteurs ne s’étaient pas risqués à manier ce troisième degré, tellement subtil, tellement intéressant ? Après tout la critique pourrait toucher tout ce qui est mis en scène, aussi bien l’abandon des banlieues que la violence qu’elle génère, aussi bien l’exposition médiatique que la demande de ce genre d’images par le public, jusqu’à mettre en doute les motivations mêmes des auteurs dans une forme étrange de schizophrénie. L’explication est boiteuse j’avoue, mais pas impossible.

A bien y réfléchir, rien ne colle en fait. Aucun explication, aucun message ne convient face à cette vidéo. Et vous savez pourquoi ? Parce que je pense qu’il n’y en a pas. Après tout la définition du buzz est aussi un gros coup médiatique pour faire parler de soi, non ? Il me semble que là, on est en plein dedans… Surfant sur la vague d’un sujet qui fait toujours parler de lui, en bien comme en mal, Justice met en avant des images gratuites et choquantes dont ils savent très bien qu’elles vont provoquer un scandale. Et qui dit scandale dit exposition médiatique, et donc retombées de toutes sortes. Coup d’essai, coup de maître, puisqu’on approche le million de visionnages sur le net, alors même que les télévisions ont refusé de diffuser le clip. Plus les gens voient le clip, plus ils en parlent et y cherchent un message, plus d’autres personnes se connectent pour se faire leur propre opinion. Le silence des auteurs depuis quinze jours est un modèle du genre : laisser monter la sauce sans rien dévoiler de ses motivations pour ne pas casser le mystère. Justice rois du marketing, sans aucun doute.

Pas convaincu par cette vision mercantile des choses ? Peut-être parce que j’ai omis de dire qu’à partir du mois de juin les blousons noirs marqués du logo du groupe, omniprésents dans le clip, seront mis en vente à 700€ pièce. Vous me direz que faire passer un message n’empêche pas de rester ancré dans des réalités économiques. Peut-être. Mais dans ce cas le message a été sérieusement corrompu, et par conséquent ne mérite plus qu’on y prête attention.

(C'est donc ça nos vies... 12.05.2008)

Dans le port de Stockholm...

Publié le 05/05/2008 à 12:00 par dje
Dans le port de Stockholm...
Oui, je sais ce que vous allez me dire : j’avais promis les chroniques sur mon périple en Suède dès mon retour, et il a fallu au final deux semaines pour que je publie la deuxième partie du récit. Mais que voulez-vous, le processus d’écriture est parfois difficile à dompter, et il est plus délicat d’écrire sur une expérience personnelle, avec son lot de découvertes et de ressentis, que sur des faits d’actualité aussi subtils soient-ils. J’avais mis trois semaines cet été à trouver les mots justes pour décrire ma rencontre si particulière avec Andy, pour être sûr que les émotions sincères et vraies que j’avais ressenties transpiraient à travers ma prose maladroite (1). Si j’ai eu besoin de deux semaines cette fois-ci pour coucher sur papier ma découverte de Stockholm, c’est parce que là encore j’ai été relativement touché par cette ville.

Depuis maintenant deux ans, j’ai eu la chance de visiter quelques-unes des réputées plus belles villes européennes : Paris, Amsterdam, Budapest, Londres ou encore Prague. Pourtant, au-delà de leur attrait touristique et culturel indéniable, aucune de ces villes ne m’a parlé comme Stockholm. Là-bas, je me suis senti comme chez moi. Est-ce la fraîcheur du vent marin venu de la Baltique ? Est-ce cette humidité si familière dans l’air, ou encore le cri des mouettes sur les quais ? Je n’en sais rien… Evidemment, tant de choses dans la capitale suédoise me ramènent à la ville qui m’a vu naître et dont le sang coule dans mes veines. Stockholm, c’est La Rochelle en – beaucoup – plus grand. Plus grand oui, mais sans tous les défauts qui existent habituellement dans une ville de cette taille. Tout y est paisible, calme, serein. Comme une invitation permanente à la paix intérieure.

Pour vous retracer brièvement le contexte, la ville est constituée de plusieurs îles qui se côtoient dans l’un des bras sans fin que la Mer Baltique déploie vers l’intérieur du territoire suédois. L’influence de la mer y est donc omniprésente, par les ponts qui relient les différents quartiers, par les quais interminables qui se font face, par les petits ports qui se multiplient au cœur même de la ville. Se trouver dans une capitale qui compte tout de même près d’un million d’habitants, et pouvoir se promener au milieu des bateaux avec un vent humide sur le visage, voilà une expérience aussi surprenante qu’agréable. Le tout sans agitation fortuite, sans démesure. Je ne me suis pas senti touriste en me promenant le long des berges, mais pour la première fois je me suis senti chez moi dans un endroit qui n’est pourtant pas chez moi. Comme si cette terre me parlait, comme si j’avais déjà vécu là. Certaines choses ne s’expliquent pas… J’ai ressenti ça très vite, comme une évidence, et lorsqu’au gré d’une fin d’après-midi ensoleillée j’ai vu le soleil tomber sur les façades le doute n’était plus permis. Car pour la première fois, j’ai retrouvé cette lumière orangée si typique que je n'ai de cesse de chercher quand je quitte ma côte Atlantique, et que je n’avais encore entrevue nulle part ailleurs.

Il n’est pas question ici de dresser un tableau élogieux du modèle scandinave. J’ai par nature une grande méfiance envers ce qui est unanimement considéré comme un exemple à suivre, vacciné entre autres par ce que j’ai pu voir du fameux modèle travailliste à l’anglaise, considéré comme une référence conciliant contraintes sociales et économie de marché. J’ai déjà eu l’occasion d’exposer mon avis sur la question (2). Le fameux modèle scandinave, aussi idyllique soit-il, repose tout de même sur des principes quelquefois douteux, notamment un protectionnisme à outrance et une autosatisfaction souvent palpable dans les propos des autochtones. Mettre en exergue un chômage qui n’excède pas les 2,5% c’est une chose, oublier de préciser que la politique nationale est très proche de la dogmatique "immigration zéro" en est une autre. Toute médaille a son revers, même celle qui a l’apparence la plus sympathique. Je n’ai malheureusement pas eu suffisamment de temps sur place pour en apprendre plus sur les réalités du pays, et c’est très dommageable car il y a sûrement quantité de choses à dire.

Cinq jours passés comme l’éclair, et j’ai quitté Stockholm, sans regrets car je sais qu’un jour nos chemins seront amenés à se recroiser, d’une manière ou d’une autre. J’en suis intimement convaincu, que je me sois senti aussi bien dans cette ville ne peut pas être qu’une coïncidence. Je m’en suis pleinement rendu compte au moment de quitter la Suède, pendant cette dernière nuit passée à l’aéroport. Les quelques dix heures passées en transit m’ont inévitablement ramené à la dernière fois que j’ai eu à attendre un avion : mes trois jours à Budapest, avec tout ce qu’ils avaient comporté de joie, de déception, et d’enrichissement personnel (3). Et pour la première fois, je me suis surpris à repenser à ce drôle de week-end sans amertume, sans rancœur. Peut-être parce que j’ai trouvé à Stockholm des réponses aux questions que je me posais il y a huit mois, et qui n’étaient pas totalement éludées. Peut-être…

"Dans le port d’Amsterdam, y a des marins qui naissent" chantait Jacques Brel. Dans le port de Stockholm, il y a peut-être un marin qui a vécu une seconde naissance. Comme quoi même après des années, on peut encore être surpris par ses propres réactions.


(Chroniques d'un expatrié - Etape 2: la Suède 2/2, 05.05.2008)


(1): Chroniques d'un expatrié 6/11: La misère d'en face
http://dje.centerblog.net/2338299-La-misere-d-en-face
(2): Chroniques d'un expatrié 10/11: Don't Panic
http://dje.centerblog.net/2533117-Don-t-panic--
(3): Chroniques d'un expatrié 7/11: Lost in translation
http://dje.centerblog.net/2387581-Lost-in-translation
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