Quand l’actualité de votre pays d’accueil est aussi riche qu’elle a pu l’être la semaine passée, c’est un vrai bonheur pour un chroniqueur. On en vient même à avoir l’embarras du choix sur le sujet à aborder, et à se demander ce qu’il va falloir laisser de coté. Alors, on commence par quoi ? Le départ de Tony Blair et la nomination du nouveau Premier Ministre anglais ? Les inondations meurtrières qui frappent le nord de l’Angleterre ? Ou bien encore la menace terroriste qui se fait de plus en plus pressante sur Londres ?
Et bien au risque de vous décevoir, je ne parlerai pas de tout ça. Pour une simple et bonne raison, c’est que là où je suis tout le monde s’en fout. J’ai retrouvé ici avec surprise le caractère égocentrique que je pensais être l’apanage des Français, et qui fait qu’on ne se soucie guère des problèmes des voisins. Les attentats à Londres ? Ca concerne les Londoniens… Quant aux inondations dans le nord, tant qu’elles n’arrivent pas jusque chez nous, on n’a rien à craindre, non ? Chacun sa merde en gros. C’est bien simple, si je n’avais pas Internet je ne serais même pas au courant de l’actualité pourtant préoccupante de ces derniers jours. C’est à se demander si ces évènements ont bien lieu dans le même pays.
A des années-lumière de ces comportements nombriliques, l’après-midi que j’ai passée samedi a eu des allures de révélation pour moi. En me baladant au hasard des rues, là où mes jambes voulaient bien me porter, je me suis arrêté dans un pub Ecossais où se déroulait en plein air (mais sous bâches car je vous rassure il pleut encore) une sorte de festival de la bière. Le concept est simple : on ramène des fûts de toutes les spécialités des pubs du coin, et on propose ça à la dégustation – et plus si affinités – de tous ceux qui veulent bien passer par là, le tout autour d’un méchoui des plus impressionnants.
Que dire de plus si ce n’est que j’ai été accueilli à bras ouverts par tous ces Ecossais arborant avec fierté kilts et maillots du XV du chardon, comme pour narguer les quelques Anglais qui auraient l’audace de pénétrer dans les lieux. Passez la porte et vous êtes transportés dans les Highlands. Seuls les couteaux qui dépassent des chaussettes semblent rappeler qu’ici on est en territoire ennemi. Mais d’ennemi pour moi il n’en est pas question, car je suis entraîné avec force et bonne humeur par les Ecossais qui veulent me faire goûter leurs bières, " The best ones in the world my friend ! ".
Comment ne pas être impressionné par ces hommes taillés dans le roc, par ces femmes au regard fier et assuré ? Il y a un contraste étonnant entre leur force de caractère et la bienveillance avec laquelle ils me proposent de m’intégrer à leur groupe. Se sentent-ils proches de moi car je suis, comme eux, un expatrié ? Je n’en sais rien. Mais en tous cas l’ambiance est chaleureuse, les rapports sincères, et la bière … excellente bien que relativement traître. Tout est là pour se sentir bien malgré le froid et la pluie.
L’après-midi passant, on commence à entendre le son lointain d’une cornemuse, qui peu à peu se rapproche et prend place au milieu de l’assemblée, vite rejointe par un tambourin. Puis d’autres se lèvent, et ce sont bientôt quatre, cinq, six cornemuses qui jouent à l’unisson, accompagnées d’une dizaine de percussionnistes. Tout le monde est suspendu au son nasillard des instruments, comme si le temps s’était arrêté. Le moment est magique, mais le meilleur est à venir car les premières notes du fabuleux "Flower of Scotland" commencent à résonner dans l’air. Et ce sont alors cinquante poitrines qui reprennent en chœur l’hymne gaëlique, avec une puissance et une conviction qui vous prennent aux tripes. De quoi donner des frissons jusqu’au lendemain matin. Tout simplement grandiose.
Ca peut paraître idiot, mais l’espace d’une après-midi je me suis senti écossais. Moi qui n’ait jamais été touché par un quelconque sentiment patriotique, j’ai compris ce que cela voulait dire que d’être membre d’une communauté. Ca réchauffe… Ca réconforte… Ca vous fait oublier tous les tracas quotidiens et les merdes qui vous arrivent dans la gueule sans prévenir, parce que vous savez que vous n’êtes pas seuls dans cette galère. Une espèce de sentiment rassurant qui vous fait dire qu’au fond rien n’a plus d’importance que la reconnaissance des siens. J’ai ressenti ça pendant quelques heures, puis je suis parti, plus tout à fait le même qu’en arrivant.
Pendant ce temps, les rares Anglais présents sont restés dans leur coin, observant la scène d’un air moqueur. Eux ne comprendront sans doute jamais ce que signifie appartenir à une communauté.
(Chroniques d'un expatrié 2/11, 01.07.2007)