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dje
Description du blog :
Parce que désillusion est le plus joli mot qui existe, entrez dans mon monde de chroniqueur désabusé
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Catégorie :
Blog Société
Date de création :
01.07.2007
Dernière mise à jour :
21.07.2008
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La misère d'en face

La misère d'en face

Posté le 29.07.2007 par Djé
Il y a des rencontres qui sont aussi uniques qu’improbables. Des moments magiques auxquels on ne s’attend pas mais qui sont à même de totalement changer une personne. Je l’avais bien déjà repéré sur le chemin du boulot, un jour d’un coté de la rue, l’autre jour de l’autre. Toujours la même dégaine. Mal rasé, un treillis usé jusqu’à la toile, une casquette kaki, un bon vieux T-shirt Linkin Park et un étrange symbole en guise de boucle d’oreille. Un sac à dos comme coussin de fortune et un chien fidèle sur les genoux complètent le tableau. Une bonne gueule, de celles qu’on a envie de découvrir un peu plus.

J’avais vu que souvent certains s’arrêtaient pour lui parler, passer un peu de temps avec lui. S’il y a quelque chose que les gens semblent avoir compris ici, c’est qu’un SDF n’a pas uniquement besoin de monnaie ou de quoi manger, mais aussi de compagnie et de chaleur humaine. De mon coté je n’avais jamais pris le temps de m’arrêter, et je me contentais de passer devant lui en baissant la tête. Je ne sais pas pourquoi. Barrière de la langue ? Retard sur l’horaire ? Ou peut-être juste peur de l’inconnu… En tous cas un truc con qui me retenait à chaque fois.

Et puis un jour j’en ai eu marre de jouer au citadin pressé. Je l’ai entendu me saluer, je me suis arrêté. Je me suis posé là et on a commencé à parler. De tout… De rien… Surtout de rien en fait. Il m’a dit s’appeler Andy, et c’est tout ce que je sais de lui. Je ne veux pas en savoir plus, et ça tombe bien parce qu’il ne veut pas m’en dire plus. Quand il a su que je venais de France, il m’a tout de suite demandé ce qu’on faisait chez nous pour aider les gens comme lui. Il a accueilli ma réponse sans grande surprise, comme s’il savait déjà que dans tous les pays occidentaux les laissés-pour-compte n’ont jamais aussi bien porté leur nom. Et puis la discussion a dérivé d’un sujet à l’autre, sans grande cohérence. On est restés là pendant une demi-heure, assis sur le trottoir, à refaire le monde, et puis je suis parti en le laissant à sa solitude. Depuis ce jour le rendez-vous est devenu régulier.

Il pourrait m’en vouloir, moi le petit con qui a un toit et un job bien payé alors qu’il n’a rien fait de sa vie, et qui pousse le vice jusqu’à arborer montre, gourmette et chaîne en or juste sous son nez. Même pas. Il accepte sa condition avec un fatalisme étonnant, tout en gardant l’énergie d’aller de l’avant. L’énergie du désespoir… Aucune rancœur envers cette société qui le laisse sur le bas-côté, juste un regard acéré et désabusé sur le monde qui l’entoure. Ses traits d’humeur me régalent. A croire que franchir l’obstacle de la langue a fait tomber la barrière sociale, mais quand on discute il n’y a plus de règles, plus de tabous. On se parle d’égal à égal. D’homme à homme. Comme deux potes autour d’une bière qui se laissent aller à exprimer leurs ressentis parce qu’ils se sentent en confiance. De quoi me rappeler à moi qui doute de tout que l’authenticité existe encore.

Je me demande comment un mec aussi marginal peut garder une vision aussi juste sur la société. Il dort dans la rue et pourtant pourrait donner des leçons de sociologie à tous ces philosophes qui ne sont jamais sortis de leur tour d’ivoire. Ce qui m’interpelle surtout, c’est comment quelqu’un à l’esprit aussi vif et manifestement pétri de qualités peut en arriver à ce point de déchéance. C’est bien que quelque chose ne tourne pas rond dans notre monde ! Pendant ce temps on apprend que les candidats à l’Elysée ont dépensé plus de vingt millions d’euros pour leur campagne. Ca ne vous laisse pas comme un sale goût dans la bouche ?

Si je lui disais que j’allais écrire une chronique sur lui et qu’il allait être connu aux quatre coins du monde, ça le ferait sûrement rigoler. Parler d’un clochard, qui veux-tu que ça intéresse gamin ! Plein de gens j’espère, parce que de mon coté c’est sûrement la personne la plus touchante qu’il m’ait été donné de rencontrer ici. Je cite la FF : "ce sentiment de bien-être qui n’enlève rien à notre mal de vivre". C’est ça que je vois dans ses yeux qui pétillent quand on discute. Passer du temps avec ceux qui veulent bien s’arrêter et aller vers lui, c’est la seule chose qui le rattache encore un peu à ce monde. Alors je reste là, dix minutes, un quart d’heure, et puis je rentre chez moi où m’attendent une chambre chauffée et un lit douillet, pendant que lui s’endort sur le trottoir. Et à chaque fois la même question qui me vrille le bide : qu’ai-je fait de plus que lui pour mériter ce que j’ai ?

Dans une autre vie ce mec aurait pu être mon meilleur pote, mon frère, ou même mon père. Là c’est juste un clochard abandonné dans une rue pluvieuse. Un personnage marginal mais tellement vrai dans la grande hypocrisie de la comédie humaine. C’est Andy. Chienne de vie…


(Chroniques d'un expatrié 6/11, 29.07.2007)
L'image est extraite du film Comme un Aimant (Kamel Saleh, 2000)



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