Sept semaines. Déjà sept longues semaines que je moisis dans cette grisaille incessante et déprimante qui en vient presque à me faire perdre la notion du mot "été". Ca commence à faire beaucoup, suffisamment en tous cas pour avoir parfois l’impression furtive de me sentir chez moi. Passées les premières surprises, les premières rencontres, tout me semble désormais presque trop familier. Des habitudes, des repères se sont installés de façon sournoise, sans prévenir, et petit à petit l’embourgeoisement me guette. Ce même embourgeoisement dont me parlent mes plus anciens collègues depuis que la promesse d’une situation professionnelle stable s’est offerte à moi. Ce mot qui me fait peur tellement il sous-entend la perte d’une certaine forme de folie douce et insouciante, et la résignation à une routine qui il y a quelques mois encore m’aurait paru insoutenable. Ce mot que je suis pourtant obligé d’accepter car il correspond bien à une partie de ma situation actuelle.
Il était urgent de réagir. Et partant du principe que l’herbe est toujours plus verte de l’autre coté, j’ai décidé … de m’expatrier. Comme ça, sur un coup de tête. En deux jours les billets étaient pris et la journée de travail de vendredi passée aux oubliettes. Un besoin subit de reprendre contact avec des choses dont je n’arrivais pas à compenser le manque, malgré tous mes efforts. Juste envie d’une jolie parenthèse au milieu d’un été sans grande saveur. Train, bus, avion, escale, re-avion, taxi… Ca y est on est arrivé ? Le pied, plus qu’à refaire ça dans deux jours pour revenir !
Ca ne me dérange pas tant que ça, j’ai toujours adoré les transports en commun, justement pour ce qu’ils ont de commun. A l’instant où j’écris ces lignes, je suis bloqué entre deux avions et j’observe les gens qui, comme moi, sont en transit dans ce hall d’aérogare. Ca peut paraître con, mais c’est passionnant. S’imaginer, juste sur une impression, quel caractère se cache derrière un visage, quelle histoire peut bien expliquer telle attitude, quelles relations existent entre les personnes qui semblent se connaître… Chaque individu qui m’entoure, aussi insignifiant soit-il, est un personnage potentiel d’une intrigue qui se dessine dans ma tête. C’est tellement rassurant de se laisser aller à ces divagations sans réels fondements, surtout dans les moments où la réalité vous colle cette putain de boule au ventre qui inhibe toutes vos actions.
A force de vadrouiller aux quatre coins de France – souvent pour d’obscures raisons – les gares je commence à connaître. Ca reste à mon échelle. Les aéroports par contre j’ai vraiment du mal. Comment peut-on avoir mis au point des structures aussi complexes ? C’est un truc qui me dépasse. L’aéroport est comme un énorme animal qui vit de lui-même : chacun trouve sa place dans ce monstre d’organisation, fait son boulot sans une seule fausse note, passe le relais à un autre qui poursuit une activité qui ne s’arrête jamais, le tout dans la discipline la plus totale. L’individu s’efface pour n’être qu’un composant parmi d’autres d’une gigantesque entité autonome, et jamais un grain de sable ne vient perturber la mécanique. Je ne sais pas si je trouve ça impressionnant ou juste effrayant. Malgré les jolis sourires des hôtesses d’accueil, difficile de faire structure plus impersonnelle.
Trois heures plus tard, de retour dans l’aéroport de Londres. J’ai posé le cerveau à coté et je me suis mis en mode écriture automatique. C’est ça ou je m’effondre sur le stylo. J’ai vaguement l’impression de faire tache dans l’agitation ambiante. Une larve au milieu de la fourmilière. Certains me regardent bizarrement ; c’est si suspect que ça un mec assis en tailleur qui gratte sur un calepin au milieu d’un aéroport ? Faut croire que oui… Seule la musique de fond me semble humaine dans cette atmosphère : Ex-Factor, de Lauryn Hill. On pouvait difficilement trouver mieux dans le contexte… J’avance à la recherche de mon bus. Tout autour ce n’est qu’embrassades et retrouvailles, avec bien sûr les petits panneaux avec des noms dessus typiques des aéroports. Dans ce sens-là personne ne m’attend, ça tombe bien j’ai pas envie de parler. Rapide coup d’œil sur les news : un pont qui s’effondre, un train qui déraille, une bagnole qui explose… Un jour normal sur la planète Terre. Les images de ces drames passent en boucle sur le mur, juste derrière un couple qui s’enlace. Drôle de contraste.
Je suis en train d’achever ma dixième heure de transit en trois jours. Autant à l’aller je ne m’en étais pas rendu compte, autant au retour ça me semble interminable. Heureusement que cette fois j’ai pas fait la connerie de laisser stylo et feuilles blanches dans les bagages. Observer les gens c’est sympa un temps, mais à force ça lasse. J’entends parler anglais autour de moi, rien de bien surprenant me direz-vous. Ben oui mais pendant deux jours je m’étais presque déshabitué. Et ça fait vraiment du bien de pouvoir de nouveau s’exprimer comme on en a envie, sans chercher ses mots, sans se retenir d’intervenir parce qu’on n’arrive pas à suivre. Mais maintenant c’est fini, je suis de retour au pays. Enfin façon de parler.
London Heathrow Airport, 20h45. C’était un drôle de week-end
London Heathrow Airport, 20h45. Fin de la parenthèse
(Chroniques d'un expatrié 7/11, 05.08.2007)
Pour vous donner une idée de ce que représente l'aéroport d'Heathrow, je vous invite à lire cet excellent article :
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-781732,36-942873,0.html?xtor=RSS-3208