C’est l’histoire de Bertrand. Bertrand aime Marie, mais a la fâcheuse tendance à le lui dire avec les poings, poussé en cela par un problème récurrent d’alcool. Un soir ses preuves d’amour vont trop loin et Marie plonge dans le coma, avant de mourir quelques jours plus tard. En temps normal Bertrand en aurait pris pour vingt ans, et tout le monde devrait trouver ça normal. Oui mais voilà en plus d’être un mari à la main lourde, Bertrand est aussi un artiste hors du commun, leader du plus grand groupe de l’histoire du rock français. Et il a l’opinion publique derrière lui. De peines exceptionnellement clémentes en libertés conditionnelles, sans parler des permissions de sortie étrangement inhabituelles, Bertrand s’apprête à quitter la prison quatre ans après les faits. Ou comment le fait d’être célèbre et adulé devient une circonstance atténuante.
Bien sûr les fans de Noir Désir, dont je fais partie, se réjouissent à l’avance de la probable reformation du groupe dans les mois qui viennent. Quatre ans à attendre, putain que c’était long ! Je ne parle même pas des maisons de disque impatientes de faire fructifier le retour du quatuor par un album qui va sans nul doute exploser les records de vente. Mais attendez les gens, vous avez pas zappé un épisode ? C’est d’homicide dont on parle, il faudrait voir à ne pas l’oublier. Mais visiblement il n’y pas que la justice qui est à deux vitesses, l’opinion générale étant aussi versatile qu’une girouette un jour de tempête. La majorité bien-pensante des Français s’indigne quand on évoque le problème des femmes battues, arguant que ce sont des choses inadmissibles qu’il faut sévèrement punir. Alors où sont passées ces belles valeurs dans le cas de Bertrand Cantat ? Le vent les emportera…
Les réactions à cette affaire m’ont toujours choqué, la plupart cherchant des excuses à Bertrand Cantat et espérant une sanction allégée sur le fait que c’est un artiste reconnu et unanimement apprécié. Mais l’homme et l’artiste sont deux personnages bien différents, les talents du deuxième servant souvent à masquer les zones ombrageuses du premier. Trop de gens ont tendance à l’oublier. Je me rappelle du tollé – justifié – qu’avait provoqué Joey Starr lors de son histoire avec l’hôtesse de l’air, devenant en quelques jours le symbole du misogyne qui violente les femmes. Là pour des faits autrement plus graves quasiment toutes les réactions témoignaient de marques de sympathie et de compréhension. Vous avez dit bizarre ? Après la condamnation de Bertrand Cantat, j’ai même eu l’occasion d’entendre certains dire sans plus de scrupules : « c’est dommage, c’était quand même un grand chanteur ». Non, c’est toujours un grand chanteur, et ce le sera toujours puisqu’il s’apprête à revenir dans le système. Par contre si on veut dire que Marie Trintignant est une grande actrice, on est obligés d’employer le passé. C’est toute la différence.
Don Diego de la Serna
(Chroniques du Vengeur Masqué, septembre 2007)