L’image est surprenante, pour ne pas dire insolite. Dimanche 6 janvier, jour supposé de l’ouverture du Lisbonne-Dakar. Fin de vacances et retour forcé sur Paris, via cette autoroute A10 que je déteste autant vers le Nord que je l’aime vers le Sud. Et là sur la file de droite, je double deux voitures et trois camions du rallye, remontant vers la capitale car privés de leur aventure annuelle. Contraste troublant entre l’asphalte régulier de l’autoroute et la ligne racée de ces véhicules taillés pour le sable et la rocaille. A l’heure où ils auraient dû être en train de parcourir des chemins boueux à 200 km/h, les voici se traînant sur l’autoroute contraints par la dictature des radars de brider leurs cylindrées rutilantes.
Cet évènement renvoie inévitablement au débat qui fait rage autour de ce rallye-raid. Depuis des années déjà les amoureux et les détracteurs de la course s’opposent sur bien des points. Je ne m’étais jamais réellement intéressé à la question en détail, mais les évènements de cette année ont aiguisé ma curiosité. Pour ne pas faire comme tous ceux qui se permettent de juger depuis leur Tour d’Ivoire, se contentant de resservir des opinions prémâchées par l’opinion générale sans rien connaître des réalités, je me suis renseigné, j’ai écouté, j’ai observé. Et comme souvent personne ne m’a convaincu.
Comme tous les grands gamins perdus dans un monde de rêve, j’aurais plutôt tendance au départ à avoir une certaine admiration pour cette épreuve. Partir à l’aventure, traverser les dunes et les chemins rocheux, rouler à en perdre haleine, et se retrouver le soir avec les autres concurrents, harassés mais heureux. Que celui qui n’en a jamais rêvé me jette la pierre… Vision purement égoïste peut-être, en tous cas totalement déconnectée des réalités et des implications de la course, qui répond sans doute à notre besoin d’évasion de ce monde occidental aseptisé et déshumanisé. Prendre ce qu’ailleurs peut nous offrir. Prendre oui, mais ne rien rendre en retour, ce qui fatalement pose un problème éthique.
La critique la plus virulente revient la plupart du temps dans le fait que les Occidentaux prendraient l’Afrique pour leur terrain de jeu. Sans enlever la part de réalité qu’elle cache sans nul doute, voilà typiquement le genre de réflexion qui me met mal à l’aise. Une phrase bateau tout droit tirée d’une bonne morale niaise et sans fondements, mais qu’il fait bon de dire en société lorsque l’on ne connaît rien à la question car elle montre que l’on se sent concerné par les malheurs des pays africains. En disant cela, on a l’impression délicieusement rassurante de se donner une conscience vis-à-vis de cette Afrique que l’on a toujours pillée et délaissée, de tous temps et sans aucun scrupule, mais que l’on dit apprécier et respecter. Pour ma part je ne vois là-dedans qu’une forme insupportable de condescendance, une hypocrisie mal assumée car contenant encore des relents de colonisation. Alors si ce jugement de valeurs est suivi d’arguments et d’exemples concrets pour étayer l’idée, rien à dire. Mais c’est malheureusement rarement le cas.
Bien sûr de l’autre coté ce n’est pas brillant non plus. Ecouter les concurrents après l’annulation du rallye relève souvent du pathétique. A les entendre, les Africains les attendent impatiemment toute l’année, rêvant devant leurs chromes rutilants et oubliant leur misère pendant quelques jours. Les pilotes se sentent en quelque sorte des vendeurs de rêve pour ces pauvres petits noirs qui n’ont rien. A supposer que cela soit vrai, le rêve n’a jamais nourri personne. Tous nous vantent le fait que les populations les accueillent à bras ouverts, et qu’il faut avoir vécu le Dakar pour pouvoir pleinement comprendre son sens. Je ne demande qu’à y croire, mais quand la suite du discours vire dans le mélodramatique en déclarant qu’en annulant le rallye on abandonne l’Afrique à son sort, permettez-moi de douter de la crédibilité de telles paroles. Je cite : « Mais que va devenir ce continent sans le Dakar ? » On pourrait même se demander d'ailleurs comment diable les Africains faisaient-ils pour vivre avant le début de l’épreuve il y a trente ans ? Oser se poser de telles questions est révélateur d’un état d’esprit relativement déplacé - pour ne pas dire insultant - par rapport aux pays traversés.
Je n’ai pas dans l’idée de convaincre de prendre parti pour tel ou tel camp, pour la bonne raison que je ne sais moi-même quoi penser. La plus élémentaire des sagesses consiste à ne pas juger ce qu’on ne connaît pas, alors dans cette histoire encore je laisserai le doute guider ma réflexion. C’est d’ailleurs pour cela que je n’exposerai pas les arguments maintes fois entendus sur les problèmes de sécurité inhérents à la course ou, à l’opposé, les actions humanitaires menées en parallèle. A chacun de se faire sa propre idée. Ma seule opinion sur le sujet est que l’on devrait peut-être laisser les Africains s’exprimer, eux qui sont tout de même les principaux intéressés, au lieu de les instrumentaliser pour servir sa propre vision des choses. Là encore une certaine forme de condescendance est de mise, la même espèce de chapeautage malsain des affaires africaines que l’on a pu constater dans l’affaire de l’Arche de Zoé. Décidément le passé colonial semble encore bien proche dans l’esprit des Français qui se sentent responsables de populations sur lesquelles ils n’ont normalement aucune forme de pouvoir.
Dans toute cette polémique insoluble, on en a presque oublié les raisons tragiques qui ont poussé à l’annulation exceptionnelle du Dakar : le terrorisme a triomphé, froidement. Quels que soient les tenants et les aboutissants de l’épreuve, ce seul principe devrait suffire à faire réagir ensemble tous les protagonistes.
(C'est donc ça nos vies... 13.01.2007)