
Une fois n’est pas coutume, allons faire un tour aux Etats-Unis pour voir ce qui s’y passe en ce moment. Pourquoi cela ? Juste pour s’échapper deux minutes de cet étouffant cirque médiatique orchestré par la grande famille présidentielle, qui devient de plus en plus écoeurant. Je n’ai pas envie d’en rajouter sur la question, tout a été dit, redit et re-redit. Les derniers évènements du salon de l’agriculture ne font que rajouter une couche de ridicule sur une déconsidération constante de la fonction du Chef de l’Etat qui nous fait devenir la risée du monde entier. Mais c’est déjà faire trop de publicité que d’en parler, alors partons pour une petite virée outre-Atlantique, évidemment pour évoquer l’évènement marquant du week-end dernier : la Cérémonie des Oscars. Je suis toujours fasciné par cette propension qu’ont les Américains à créer chaque semaine des manifestations au rayonnement mondial, alors qu’à la base elles ne concernent personne d’autre que le peuple américain lui-même. L’expression d’un impérialisme à l’échelle planétaire dont on ne sait pas trop si il faut s’en émerveiller ou s’en inquiéter. All-Star Game, Super Bowl, Golden Globe, autant d’événements suivis par le monde entier et qui éclipsent jusqu’à la campagne d’investiture pour la Maison Blanche.
Ah les Oscars ! C’est tellement beau, tellement glamour, tellement superficiel. Tout le beau monde vient, fait semblant d’être amis, claque des cents et des milles dans des tenues à la limite de l’indécence, et étale sa réussite aux yeux d’un public conquis qui n’en finit plus de rêver. Bon d’accord j’exagère, ce ne sont que des propos mesquins d’un jaloux aigri. Quoique… J’ai beau chercher, j’ai toujours du mal à comprendre comment on peut attribuer des récompenses de meilleur acteur entre deux personnes qui ne jouent pas le même rôle, ou comment on peut juger qu’un film est objectivement meilleur qu’un autre. Chaque œuvre possède pourtant son caractère et ses propres spécificités, et parle à une certaine catégorie de gens qui sont plus réceptifs, plus sensibles au sujet abordé. Alors comment décerner un prix général de meilleur film ? Cela donne-t-il l’assurance qu’il va plaire à tous les spectateurs ? Non, évidemment… Nous sommes dès lors en droit de nous interroger sur l’impact et surtout la légitimité de telles récompenses. Et si les prix n’ont aucun sens, qu’est-ce que cette cérémonie sinon une gigantesque séance de masturbation collective pour que la "grande famille du cinéma" puisse s’auto-congratuler et se féliciter de l’excellent travail qu’elle accomplit ? Après tout me direz-vous, c’est dans l’air du temps de tout classer, de tout noter et de distribuer les bons et les mauvais points à tour de bras. Demandez au corps enseignant ce qu’il en est de cette politique de récompense à tout va, eux qui vont bientôt se faire noter par leurs propres élèves…
Le fait en tous cas que les Oscars aient été programmés deux jours après les Césars en France renforce le contraste saisissant entre les deux cérémonies. Les paillettes y laissent place à une sobriété glaciale, et les blockbusters aux films d’auteur intimiste et inspirés de la vie quotidienne, la vraie, pas celle que l’on voit sur les écrans 16/9. Distancé qu’il est par la toute-puissance d’Hollywood, le cinéma français choisit pour survivre d’assumer sa différence et de récompenser des œuvres emplies d’authenticité et d’humanisme, symbolisées cette année par
La Graine et le Mulet, les années précédentes par
Lady Chatterley et
L’Esquive. Cette différence qui s’affirme également par le rejet des grands réseaux de distribution et a trouvé écho dans l’appel vibrant de Jeanne Moreau, dénonçant les grands groupes coupables d’attaques répétées sur les petites salles qui ont de plus en plus de mal à survivre.
Pourtant, derrière cette façade élogieuse et démagogique, tout le monde n’est pas si attaché à la sauvegarde de la fameuse exception culturelle à la française. J’en veux pour preuve la mésaventure qui m’est arrivée ce dimanche. Curieux comme beaucoup d’autres de voir de mes propres yeux le film français de l’année, je me suis rendu dans une de ces petites salles de quartier où il était programmé de longue date. Une de ces salles qui ont permis à
La Graine et le Mulet d’attirer des spectateurs, d’exister à l’ombre des films commerciaux et de provoquer le succès d’estime qui lui a été rendu. Mais tout le drame du cinéma français est là : suite au César le groupe Pathé, distributeur du film, a décidé de retirer l’oeuvre des petites salles pour privilégier la diffusion dans des complexes censés amener plus de spectateurs, et par voie de conséquence plus de recettes. Une façon absolument odieuse et insultante de cracher dans la soupe. Vous nous avez bien aidés, mais maintenant que l’on n’a plus besoin de vous, allez vous faire foutre.
On dit qu’un bon film est le reflet de la vérité. Dans ce cas précis le scénario est profondément révoltant, mais finalement pas si étonnant. Même la culture ne saurait échapper aux lois du marché, surtout quand le succès échappe au contrôle des créateurs qui deviennent le jouet de réseaux tout-puissants. Perdre son âme ou rester dans l’ombre, c’est en quelque sorte l’équation qui régit le milieu artistique. Devenir commercial et vivre, ou demeurer underground et mourir, choisis ton camp camarade. L’exception culturelle a décidément du souci à se faire.
Dans un tel contexte, j’en viendrais presque à me demander si l’Oscar attribué à Marion Cotillard n’est pas un gigantesque pied-de-nez fait au cinéma français. Une sorte de compensation au fait qu’Hollywood contribue bon gré mal gré à couler la culture française. A moins que ce ne soit le moyen pour les Etats-Unis de continuer à phagocyter les talents étrangers pour mieux prouver l’étendue de leur mainmise sur le monde.
Vous trouvez que j’exagère ? Dites-moi donc alors quelle est la nationalité de Daniel Day Lewis, nouvel Oscar du meilleur acteur. Si vous avez répondu américain, vous faites partie des 95% de gens qui se sont fait berner par la magie d’Hollywood. Quand je parlais d’impérialisme…
(C'est donc ça nos vies... 02.03.2008)