Je suis un ouvrage d’art qui vient de fêter ses vingt ans il y a une semaine. Je mesure trois kilomètres, ce qui fait de moi le plus grand de France dans ma catégorie. Je relie dans un flot continu de voitures la plus belle ville de la côte Atlantique à un petit bout de terre surnommé "la Blanche". Qui suis-je ? Le pont de l’Ile de Ré, évidemment ! Cet édifice majestueux dont la courbure harmonieuse a remplacé le calvaire du bac et de ses heures d’attente au creux des années 80, pour le plus grand bonheur de tous, insulaires comme continentaux.
Pour le plus grand bonheur de tous, vraiment ? Oh non, l’histoire n’a pas été aussi simple à l’époque… La construction du pont a même été menacée jusqu’au bout par de nombreux opposants soucieux de préserver la tranquillité de l’Ile. Qui se souvient de la prise de position de Michel Polac à l’époque, qui lui avait valu son éviction de TF1 ? Pourtant, il était difficile de nier à l’époque la nécessité de cet ouvrage, pour des raisons de sécurité et de conditions de vie évidentes pour les 15.000 Rétais. Pas de lycée, un hopital rudimentaire, une absence totale de liaison avec La Rochelle entre minuit et six heures du matin, autant de raisons face auxquelles il fallait une sacrée dose de mauvaise foi pour les ignorer et continuer à prêcher contre la construction du pont. Malgré ces évidences la bataille avait été acharnée. Même si j’ai failli naître sur le bac, je n’ai pas eu la chance d’assister à ces querelles de poissonnier, et je dois bien dire que j’aurais aimé être là.
Heureusement pour tous les jeunes insulaires comme moi, le débat vient de ressurgir au coin de la table, avec les mêmes protagonistes, les mêmes argumentaires. La vie est un éternel recommencement… En effet, les frais engagés pour la construction seront totalement remboursés à l’horizon 2012, date à laquelle le péage du pont sera tout bonnement supprimé. Ce péage au prix plus que dissuasif (9€50 en hiver, 16€ en été), le seul frein à l’envahissement touristique de Ré la Blanche, que les Rétais eux-mêmes devaient payer il y a encore de cela cinq ans, va donc disparaître comme son homologue de la voisine Oléron. Je ne vous dis pas le tollé que cette décision a provoqué sur les bords de l’Atlantique. A ma droite les continentaux, Rochelais en tête, ravis de pouvoir enfin apprécier les charmes de ce petit coin de paradis qui leur tend les bras, à ma gauche les insulaires soucieux de préserver leur particularité et leur patrimoine.
En tant que Rétais de toujours, bien qu’expatrié, j’ai pu entendre les réactions de mes compatriotes sur le sujet. L’ouverture du péage risque de dénaturer l’Ile me dis-t-on. Mais n’est-ce déjà pas le cas ? Je suis toujours sidéré de voir les images de ce qu’était ma terre il y a vingt ans. Tout a changé, les constructions ont poussé jusque sur les dunes, les campings se sont mis à pulluler, les deux mois d’été sont devenus irrespirables. De 15.000 en hiver, la population passe à 150.000 en été, pour le plus grand bonheur des saisonniers et des commerçants. Car l’envers du décor c’est bien cela, se rappeler que le tourisme est de loin la première source de revenus ici. Mais le régionalisme exacerbé par la situation forcément particulière d’insulaire fait oublier cela à beaucoup de gens, et cracher sur les touristes est un sport bien trop répandu parmi les Rétais.
Mais ne rentrons pas dans le jugement d’opinions, et examinons les dérives supposées de cette décision. L’Ile risquerait d’être engorgée comme l’est Oléron, puisque tout le monde va se ruer vers ce pont désormais gratuit. Je me permets d’opposer deux objections à cela. La première est que l’Ile a atteint sa capacité hotelière et immobilière maximale. Les campings et les hotels sont saturés, donc pas de risque de voir une nouvelle inflation du nombre de touristes. Reste le cas du camping sauvage c’est vrai, qui n’est pas à négliger. La deuxième objection est peut-être plus arbitraire, mais il ne me semble pas que débourser 16€ dans le cadre d’un budget de vacances d’une semaine soit réellement un problème. Plus que d’empêcher de rentrer dans l’Ile, le péage empêche d’en sortir, pour aller faire une ballade sur la côte ou profiter de la douceur de La Rochelle. Le résultat est que les estivants sont bloqués entre la plage et les ballades en vélo, et dès qu’il fait mauvais temps ils passent leur journée à tourner en voiture sur les routes rétaises. Alors là oui on peut parler d’engorgement. Ne serait-il pas plus profitable pour tous que ces derniers puissent dans ces moments-là franchir les trois kilomètres et rejoindre le continent ? L’Ile serait désengorgée, et les commerçants rochelais pourraient eux aussi profiter de la vague touristique.
Au-delà de ces aspects purement terre-à-terre et d’un débat qui est visiblement très compliqué, ce sont surtout les sous-entendus douteux qui émergent derrière les propos des opposants au pont qui me dérangent. Nous voudrions garder notre terre pour nous, la préserver face au méchant envahisseur. Tant bien même l’Ile de Ré serait une nation indépendante, ce genre de réflexions a des relents nauséabonds de nationalisme. Mais en plus, de quel droit pourrait-on prétendre à une telle spécificité ? Je ne nie pas le sentiment particulier qui nous habite tous, nous qui ne sommes pas des continentaux, et qui donc fatalement ne sommes pas tout à fait comme les "gens d’en face". C’est une caractéristique locale sympathique, la même que l’on peut rencontrer au Pays Basque ou en Catalogne, dans une moindre mesure. Mais tomber dans le mépris des non-insulaires est en revanche profondément choquant, et malgré tout ce que l’on peut dire c’est bien cela qui se cache derrière l’opposition formelle à la suppression du péage.
Que je sois bien clair, je ne suis pas foncièrement pour l’ouverture totale de l’Ile, pour toutes les raisons maintes fois évoquées. Mais je ne vois pas de quel droit on peut s’y opposer sans y ajouter une pointe de mauvaise foi ou de protectionnisme déplacé. Surtout, je ne suis pas d’accord avec les réactions de mes compatriotes rétais qui crachent dans une soupe dont ils ont pourtant énormément profité depuis vingt ans. Au-delà de leurs arguments tout à fait valables, ils ont semble-t-il oublié certaines vérités dans leur quête aveuglée de préservation. Que dirions-nous si nous avions eu le malheur d’être élevés de l’autre coté de la rive ? Nous ne sommes pas propriétaires de l’Ile de Ré, juste des gens de passage pour quelques années, quelquefois pour toute une vie. N’oubliez jamais qu’être né ou habiter sur cette terre exceptionnelle est une chance, que nous n’avons pas le pouvoir de refuser aux autres sous prétexte d’un droit de naissance fallacieux. Pour autant que je le sache, les privilèges ont été abolis il y a plus de deux cents ans.
(C'est donc ça nos vies... 26.05.2008)