Il y a des week-ends comme ça on se sent vivre hors du temps, en décalage avec tout ce qui nous entoure. Parce que certains évènements sont tellement impossibles, trop gros pour être vrais, on ressent encore plus que d’habitude la futilité et l’insignifiance de toute cette agitation ambiante, vaine et désespérée, de ces gens qui gesticulent sans raison et de cette terre qui tourne à toute allure sans prêter attention à ce qui se passe à sa surface. Sensation curieuse et inquiétante, où rien ne peut plus avoir de prise sur un cœur qui s’est subitement transformé en pierre dans un étonnant réflexe d’auto-défense. Dans de tels moments, tout invite au cynisme car on se dit que décidément les gens n’ont rien compris à la vie, et on se prend à se délecter de petites joies égoïstes et acides.
Si il y en qui m’ont rendu le sourire en cette fin de semaine, ce sont nos amis irlandais, qui trois ans après ont eux aussi rejeté le nouveau traité de constitution européenne. J’ai vraiment envie de les remercier pour la joie de voir nos dirigeants tirer une gueule aussi longue que le texte de ce traité, eux qui à un mois de la présidence française de l’Union Européenne espéraient bien faire de cette ébauche de constitution un tremplin pour étendre leurs vérités économiques à tout le continent. Mais nous auriez-vous pour des truffes ? Faire passer en force un texte qui n’est qu’une version à peine allégée de celui qui a été refusé en 2005, est-ce là votre vision de la démocratie ? A l’école on nous la définit pourtant comme le pouvoir du peuple, mais peut-être cela a-t-il changé depuis mes derniers cours d’histoire… Quoi qu’il en soit, justice a été (bien) rendue, et quelle que soit notre opinion sur cette constitution européenne on ne peut que se réjouir de voir que nos institutions ne seront finalement pas court-circuitées par une décision monarchique qui se moque de l’avis des citoyens. Merci l’Irlande d’avoir épargné notre conscience républicaine.
Un autre m’a fait bien rigoler en ce samedi, il s’agit évidemment de Raymond Domenech. Au lendemain d’une défaite dont l’ampleur du score a quelque chose d’historique, et à l’aube d’une élimination sans gloire au premier tour de l’Euro, le voilà qui débarque tout guilleret face aux journalistes, le sourire aux lèvres et l’œil pétillant. Et de nous expliquer que le match couperet contre l’Italie mardi est une chance, car il renferme une vraie dramaturgie qui va faire vibrer les supporters et révéler l’âme profonde de cette équipe de France. J’avoue qu’en termes de foutage de gueule, on peut difficilement faire mieux. Le pire, c’est qu’il semble y croire lui-même à ce qu’il dit, lui le sélectionneur dont la mission est bien d’amener cette équipe vers les sommets. Là encore j’ai dû louper un épisode… Notre cher Raymond a dû oublier que s’il est toujours intéressant de jouer avec les mots et de faire des traits d’esprit, il est un moment où il faut aussi se placer en face de ses responsabilités et ne pas prendre les gens pour des idiots. Mais cela en France, c’est décidément un sport national qui témoigne du peu d’estime que les hommes de pouvoir accordent aux gens "d’en bas".
En parlant d’hommes de pouvoir, reparlons de l’affaire de Jérôme Kerviel et de la Société Générale. Cette semaine, les supérieurs de Kerviel ont décidé de porter plainte contre leur ancien collaborateur parce qu’ils estiment avoir été victimes d’un préjudice à la fois moral et financier. Préjudice moral, la belle affaire ! Je ne savais pas que la spéculation financière s’embarrassait de moralité. Trouvent-ils bien moral, eux, de réclamer encore plus d’argent pour arrondir leurs colossales fins de mois alors que partout il n’est question que de pauvreté et de baisse du pouvoir d’achat ? Et puis, il faut être quand même sacrément culoté pour réclamer un dédommagement suite aux erreurs d’un employé que l’on a sous sa responsabilité. Si vous aviez fait votre boulot correctement vous n’en seriez pas là me semble-t-il. Mais ce n’est que l’humble avis d’un non-initié qui ne comprend pas grand-chose au monde parallèle des marchés financiers…
J’ai envie de terminer sur un trait d’humeur aussi anecdotique que révélateur. Cette semaine est parue l’édition 2009 du Robert, le dictionnaire référence de la langue française validé par ces messieurs les grands pontes de l’Académie. Comme tous les ans de nouveaux mots y apparaissent, symptomatiques de l’évolution de notre société. C’est ainsi que l’opération de récupération idéologique de Guy Môquet se poursuit, sans qu’il n’y ait aucune intention politique derrière nous dit-on. On apprend également que le mot "biloute" a été refusé, alors que "escagasser" fait son entrée. Enfin, dans cette tendance générale de béatification perpétuelle du Nord, le Sud est quelque peu réhabilité. L’honneur est sauf ! Plus étonnant, Hilary Clinton fait son entrée au moment où Barack Obama est lui recalé. Ne pleure pas Barack, ce n’est pas grave, c’est juste qu’en France on a toujours préféré les perdants. Raymond Poulidor, ça te dit quelque chose ? Il est toujours plus rassurant de se réfugier dans l’enveloppe confortable et habituelle de la défaite, sans compter qu’un vainqueur ça énerve, ça agace, ça attise les jalousies. Sûr qu’en cas de défaite face à John MacCain, Obama fera partie des petits nouveaux du Robert 2010. Si si, vous verrez…
Vous allez m’accuser de cynisme et d’acidité gratuite. J’accepte la critique avec grand plaisir. Comprenez que certains jours on ait envie profiter de chaque occasion pour exprimer son amertume. Heureusement, la conjuration des imbéciles nous donnera toujours la possibilité de régir face à leurs agissements aussi ridicules que malhonnêtes.
(C'est donc ça nos vies... 15.06.2008)