22h45 samedi soir. Au terme d’une soirée riche en émotions et d’un match exceptionnel, la sirène retentit dans la cathédrale du Stade de France. La délivrance pour les Toulousains, sacrés champion de France de rugby, la douche froide pour les Clermontois qui voient, encore une fois, leur rêve s’envoler alors qu’ils le touchaient du bout des doigts. La moitié du Stade bondit, se jette dans les bras, se congratule, tandis que l’autre se rassoit sur son siège en pleurant. Le rideau tombe sur un soir magique, où flottait un air de fête et de bonheur partagé.
Tout a commencé aux alentours de 18h, à la sortie du RER Saint-Denis. A l’heure où les rames vomissent habituellement un flot de zombies anesthésiés et sans chaleur, ce sont des hordes de petits bonhommes qui jaillissent avec élan, qui habillés en rouge en noir, qui peinturlurés de jaune et bleu. Les grèves de transport ont cela de bien qu’un seul accès au stade est possible, et tout le monde se mélange, chante, chambre, pavoise et provoque gentiment, dans un cortège flamboyant qui se propage depuis la Gare de Lyon. On se tape dans le dos, on s’échange les écharpes des clubs, on se paye des coups à boire, et surtout, surtout, on se promet de se retrouver après le match. Nous sommes adversaires d’un soir pourtant. Adversaires ? Non sûrement pas. Les joueurs sont adversaires, ça oui, mais les supporters ne sont que des amoureux de ce jeu, amoureux de cet esprit de fête qui l’entoure et de ces rencontres fortuites et délicieuses qu’il provoque. Mais puisqu’il faut qu’il y ait un vainqueur, chacun se doit de choisir son camp pour vivre la rencontre jusqu’au bout de l’émotion. Connaître la joie sourde et profonde d’une victoire, ou les tripes qui se serrent et les larmes qui coulent face à une défaite. En fin de compte, nous sommes tous là pour vivre la même chose, juste de façon différente. Peu importe le résultat dès lors.
Le chemin vers le stade est toujours délicieux, bon enfant, sans pression. L’entrée dans le stade en revanche fait monter la tension d’un cran. Ca y est, on y est. A chaque fois la même sensation bizarre : mais comment peut-on construire d’aussi grands bâtiments et réunir autant de monde juste pour voir trente gars courir après un ballon qui ne rebondit même pas droit ? Je n’aurai jamais la réponse, cela doit être un instinct naturel, un besoin inconscient… En entrant dans un stade, on observe de suite deux choses. D’abord une vision générale de l’endroit, pour jauger les forces en présence. De ce point de vue là, Clermont a gagné le match. Saint-Denis-en-Auvergne, ville annexée par des Jaunards enthousiastes qui n’en voudront jamais à leur équipe de leur apporter désillusion sur désillusion. Ils sont beaux ces Auvergnats, hurlant à pleins poumons l’amour de leur maillot, chérissant leurs joueurs comme s’ils faisaient partie de leur famille. Les Toulousains ne sont pas en reste, mais ils semblent… comment dire… plus habitués à l’évènement, presque blasés. Ce n’est qu’une apparence.
La deuxième chose que l’on observe, c’est toujours son voisin de tribune. Cet homme avec qui on va partager, le temps d’un match, des émotions vraies et intenses, et que l’on va quitter sans jamais plus le revoir. A mes cotés se trouve un Toulousain pur souche. Pas le genre à s’extérioriser, il vit le match de l’intérieur, tendu comme un arc, et l’intensité qui se lit dans son regard laisse transparaître à quel point il se sent investi par son équipe, notre équipe. La rencontre avance, peu de mots ressortent, mais est-il besoin de parler dans ces moments-là ? Lui crispé sur son siège, moi hurlant à pleins poumons debout avec l’écharpe au vent, nous sommes un peu le feu et la glace. Mais quand au terme d’un déboulé de 80 mètres le deuxième essai toulousain est inscrit, l’essai de la gagne, nous nous levons comme un seul homme, et sans réfléchir nous nous prenons dans les bras. Une étreinte rude, très mâle, mais qui laisse ressortir des minutes, des mois, peut-être des années d’attente. Je vois des larmes couler sous ses yeux rougis. C’est fort. C’est beau.
Que retenir d’un tel match quand on le vit aussi intensément ? Je ne me rappelle plus des actions, de qui a dominé, de qui a bien ou mal joué. Je me rappelle seulement de la formidable liesse lorsque ces gladiateurs des temps modernes sont venus porter le Bouclier de Brennus, ce Bout de Bois chèrement gagné, jusque devant la tribune toulousaine aux anges. Je me rappelle des visages radieux de joueurs qui quelques minutes plus tôt étaient au bord des crampes. Je me rappelle bien sûr de ces images cruelles, de ces larmes qui elles n’ont rien de joyeuses roulant sur les joues des vaincus. Ils ne veulent pas qu’on les voit pleurer, fierté oblige, ces grands gaillards de deux mètres et cent kilos. Mais ce ne sont que des hommes, rien de plus. Parce qu’ils partagent tout avec leur public, ils partageront aussi ces quelques pleurs impossibles à ravaler. C’est toute une ville qui a le cœur gros, et qui quitte le stade tête basse pendant que les vainqueurs restent là, de longues minutes, comme pour profiter jusqu’au bout de cette soirée magique.
Passés les portiques de sortie, chacun oubliera le match, le résultat, et ira faire la fête ensemble. On se redonnera des tapes dans le dos, on s’échangera encore les écharpes, et surtout, surtout, on se promettra de revenir l’an prochain, même date, même endroit, pour faire la fête encore une fois. Parce qu’au final, est-ce que ce sont 80 minutes qui vont changer la face du monde ?
Dans les bus de retour l’ambiance sera différente, bien entendu. Mais une fois revenus sur ses terres, dans sa ville, après avoir fêtés ses héros, tous se souviendront avec émotion de ces moments. Nous sommes venus, nous avons vu, nous avons vécu. Que peut-on espérer de mieux en fin de compte ?
(C'est donc ça nos vies... 30.06.2008)
Source de la photo: supporter.bo.free.fr