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Nom du blog :
dje
Description du blog :
Parce que désillusion est le plus joli mot qui existe, entrez dans mon monde de chroniqueur désabusé
Catégorie :
Blog Société
Date de création :
01.07.2007
Dernière mise à jour :
09.02.2009

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Maudits soient les yeux fermés

Maudits soient les yeux fermés

Publié le 05/08/2008 à 12:00 par dje
Maudits soient les yeux fermés
Je suis là, debout sur le pont, seul à la nuit tombée, un vent frais dans les cheveux. Devant moi l’océan. A ma gauche, à ma droite, toujours l’océan. Derrière moi la forme massive et imposante de ce puissant navire qui se découpe dans la pénombre, et derrière lui l’océan, encore… Je m’imagine déjà la scène que je vais vivre tous les jours pendant un mois et demi, et ça commence dans trois jours. Pour des raisons professionnelles, je suis amené à embarquer sur un bateau pour faire la carte des fonds sous-marins, partir loin, très loin, en plein milieu de l’Atlantique, à cinq cents kilomètres au large des Açores. Coupé de tout, coupé du monde, sans aucun moyen de communication. Une vie en autarcie avec les quelques trente scientifiques et dix membres d’équipage qui vont m’accompagner. Comme un résumé d’une société miniature qui va se côtoyer pendant quarante jours et quarante nuits.

Cet océan que je chéris et qui me manque dès que je le quitte va donc me happer, m’avaler, puis me recracher comme un vulgaire coquillage. Dans quel état, je n’en sais rien. Nul ne peut préjuger de ses réactions face à une telle expérience. Un retour aux sources, loin de la civilisation, loin de toute l’agitation ambiante, loin des querelles vaines et des débats insolubles. Presque forcé, je ne pourrai donc assister à ces Jeux Olympiques où tout est écrit d’avance puisque rien n’est laissé au hasard et que personne, ni politique, ni sportif, ni journaliste, n’osera avoir un mot plus haut que l’autre. Je ne saurai pas qui de Siné ou de Philippe Val arrivera à drainer derrière lui le plus de sympathisants pour mieux mener à bout un combat des chefs dans lequel absolument tout le monde est perdant, même ceux qui n’ont rien à voir dans l’histoire, mais où chacun se complaît à donner son opinion en étant certain de la véracité de ses propos. Je ne serai pas là pour voir le Tricastin nous péter à la gueule pendant qu'Areva continuera à nous dire qu'il n'y a aucun danger. Je ne saurai pas non plus qui sera le gagnant de Secret Story et de Koh-Lanta, et si la reformation des Spice Girls va pouvoir se faire. Ô noble Poséïdon, que de tracas tu me causes en m’éloignant de tout ça !

J’attends ce départ comme une délivrance depuis trois mois, une renaissance nécessaire. Et même si au final, une fois arrivé devant l’obstacle, je me rends compte qu’il arrive peut-être au mauvais moment parce qu’il y a tout de même certaines choses que je rechigne à laisser sur le quai, cet exil passager n’en est pas moins un soulagement. Parce que quand la flamme semble vaciller, que le feu sacré paraît parfois sur le point de s’éteindre, un bon souffle d’air marin ne peut qu’être bénéfique pour relancer des braises qui ne demandent qu’à s’enflammer. L’essoufflement me guette depuis quelques temps, je le sens, il est là, sournois, se cachant derrière la routine, les insomnies et l’angoisse de la page blanche. Mes derniers écrits étaient poussifs, et si j’ai pour habitude de ne jamais être satisfait de mes textes, ceux-là m’ont paru particulièrement fades, sans saveur, sans envie. J’ose espérer qu’il en sera autrement à mon retour. Non, j’en suis sûr en fait.

Plus qu’en cartographe ou qu’en scientifique, je vais surtout me transformer en sociologue durant ces cinq semaines en bateau. Vivre repliés les uns sur les autres sans aucune activité extérieure implique nécessairement des rapports particuliers, et c’est surtout ça qui m’intéresse dans l’aventure. La comédie humaine dans toute sa splendeur : une unique scène, quelques acteurs, un fil rouge, et l’histoire pourra commencer à se broder de petits détails en grands discours. Quelle perspective passionnante ! Nul doute que j’aurai des choses à raconter à mon retour, mais d’ici là ce sera le silence radio. Le même silence qui bercera mes nuits dans le calme plat de l’anticyclone des Açores, sans bruit de voitures ou de voisinage pour me perturber.

A vous tous qui me lisez, je donne rendez-vous le 21 septembre. D’ici là tâchez de garder l’œil ouvert pour ne pas vous laisser abuser par des apparences de plus en plus trompeuses. Et bien sûr, bons Jeux Olympiques à tous puisqu’il n’y a que cela qui importe.


(C'est donc ça nos vies... 05.09.2008)



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