On n’entend parler que de ça, partout, à toute heure, krach boursier, 11 septembre de la finance, récession, que de mots vains et menteurs pour terroriser l’opinion… A l’heure où les économistes du monde entier se pressent au chevet du système capitaliste pour sauver un patient en état critique atteint d’un cancer généralisé qu’il a lui-même provoqué par des excès peu conseillés, on en viendrait presque à oublier les vrais médecins, ceux qui s’occupent des vrais problèmes qui touchent les gens dans leur chair et leur sang. Heureusement quelques pics médiatiques viennent de temps en temps remettre dans la lumière ces chercheurs qui œuvrent dans l’ombre, bien loin des basses considérations financières. Vingt-cinq ans après, Francçoise Barré-Sinoussi et Luc Montagnier ont enfin été récompensés par le Nobel de médecine pour leur découverte du virus du Sida. Il était temps.
Cette reconnaissance pose quelques interrogations. Il n’est pas fréquent de voir l’Académie décerner ses prix pour des travaux si anciens, ce qui en fait un évènement tout sauf anodin. Au-delà du symbole, il semblerait qu’un nouveau coup de projecteur soit remis en direction d’une maladie qui peu à peu tend à se banaliser dans l'opinion générale, après plusieurs années de campagnes de sensibilisation insistantes et efficaces. Il n’y a pas si longtemps encore les débats étaient nombreux sur le Sida, sur les comportements à risque, et des opérations de prévention aussi simples que les campagnes "préservatif à un franc" se multipliaient. De tout ça il n’est plus question depuis quelques temps. La faute à une marketisation de la santé? On ne parle plus de la maladie, comme si elle était vaincue, comme si elle n’existait plus. Et pourtant… Pire que ça, les nouveaux traitements tri-thérapiques apparaissent comme des remèdes miracles qui atténuent la gravité de la séropositivité. Ceux qui suivent ces traitements pourraient pourtant témoigner de leur caractère lourd, contraignant, presque invivable. Non, être séropositif n’est toujours pas une banalité, et non la maladie ne recule pas, loin de là. Les chiffres peuvent en témoigner dans leur froide et implacable vérité.
La volonté manifeste de l’Académie Nobel de remettre la lutte contre le Sida sur le devant de la scène est louable, mais le moyen employé est par contre inquiétant car il montre le peu d’avancées scientifiques dans le domaine. Etre obligé de remonter en 1983 pour récompenser la lutte contre la maladie, au-delà du symbole des vingt-cinq ans et du mérite incontestable des deux chercheurs, c’est admettre implicitement qu’aucun travail de recherche n’a donné de résultats significatifs ces dernières années. Plutôt inquiétant… Voilà en tous cas de quoi ramener sur terre les naïfs qui penseraient que la bataille est gagnée.
Au fait, un troisième lauréat partage ce prix, il s’agit de l’allemand Harald zu Hausen pour ses recherches sur le cancer du col de l’utérus. Curieusement, les médias ont souvent occulté ce point. Est-ce parce que ce chercheur a le grand défaut de ne pas être français ? J’ose espérer que non, mais j’avoue que je n’en serais pas totalement surpris. Sous couvert de mots trompeurs tels que la fameuse "unité nationale", le patriotisme semble en effet redevenir une doctrine particulièrement à la mode en ce moment.
(C'est donc ça nos vies... 06.10.2008)