Nous vivons dans une jungle, le saviez-vous ? Tout ce qu’il y a de plus aseptisée et civilisée en apparence, mais où les fauves règnent en maître et accordent aux faibles le droit de vivre ou non, de s’exprimer ou non, et l’opportunité de devenir un jour eux aussi un membre de la caste dominante. Carnivores ou carnassiers, quelle différence au final ? La viande rouge s’est transformée en pouvoir, mais au final le parallèle va bien plus loin que le cadre de la simple métaphore. Et au milieu de cette loi du plus fort, il y a les gentils agneaux, ceux qui montrent patte blanche et espèrent se faire bien voir des puissants pour grappiller eux aussi une petite boulette de viande, même ridicule, et changer un jour de régime alimentaire.
Dans la longue histoire des agneaux qui ont voulu se faire plus voraces que les lions, peu en ressortent vivants. Et un de plus vient de s’ajouter à la liste, j’ai nommé le doux et gentil Bruno Julliard. Comment oublier celui qui s’était dressé il y a trois ans comme le porte-parole des étudiants en colère, boutant le CPE hors de la loi française avec force interviews et plateaux télévisés ? Je m’étais longuement interrogé à l’époque sur sa légitimité et ses motivations, ne parvenant pas malgré tous mes efforts à me retrouver dans cet homme qui prétendait guider nos cortèges. La seule mobilisation, dans le nombre comme dans la durée, aurait dû suffire à faire plier le gouvernement coupable d’excès manifeste de connerie à l’idée de pondre le contrat de travail le plus discriminatoire de l’histoire de la République. Alors quel besoin était-il de mettre en avant un leader, si charismatique soit-il derrière ses allures inoffensives de gendre idéal ? N’est-ce pas ce que l’on appelle pudiquement de l’opportunisme ?
Mauvaise langue ! Jamais le cher Bruno ne se laissera embrigader par un mouvement quel qu’il soit. Enfin, c’est ce qu’il disait à l’époque… Et pourtant, même pas un an après avoir quitté la présidence de l’UNEF, le voilà discrètement introduit dans les hautes sphères du parti socialiste. Toujours étonnant de constater comment l’odeur de viande fait tourner les têtes et oublier les paroles de la veille. De l’opportunisme à l’arrivisme, il n’y a parfois qu’un pas. Mais peut-on en vouloir à quelqu’un de se ranger du coté des puissants ? Je prête l’oreille et entend ça et là ceux qui ont le blâme et la critique facile, et je rigole sous cape en me disant – je pense sans trop me tromper – qu’au moins la moitié d’entre eux se seraient comporté de façon totalement similaire. Les méandres de l’esprit humain ne sont finalement pas si tortueux, j’en viendrais presque à me dire qu’ils sont hautement prévisibles.
Mais à fricoter avec les carnivores on en veut toujours plus, on perd sa lucidité, et on n’hésite plus à s’attaquer à ses nouveaux congénères. Une petite bombe lâchée discrètement, j’aurais même envie de dire sournoisement tant cela fait réchauffé, la chose suffit à faire son effet. Car comment qualifier autrement que par le mot "effet" la révélation soudaine de l’ex-agneau docile soudainement devenu félin affamé : lors de sa croisade anti-CPE Bruno Julliard aurait eu en privé le soutien total de Nicolas Sarkozy, avide de faire tomber son collègue et néanmoins concurrent Dominique de Villepin. Une vraie jungle, il n’y a pas de doute. Au-delà de la passe d’armes politicienne qui n’est pas franchement étonnante – qui pourrait oser parler de véritable révélation ? – je m’interroge sur le but de la manœuvre médiatique. Désir de transparence ? J’ai comme un doute persistant, surtout trois ans après. Auto-publicité pour se remettre sur le devant de la scène ? Oui, c’est déjà plus possible, le personnage ayant déjà maintes fois montré son amour de la place médiatique. Tentative de décrédibilisation ? Bien tenté, mais le manque de conviction risque fort de se retourner par un méchant coup de règle sur les doigts. Il ne suffit pas de se mettre une crinière postiche pour avoir l’air d’un lion. Le dur apprentissage de la loi de la jungle.
Arriviste, on pourrait trouver que le mot est un peu fort. Profiteur serait peut-être plus juste. Quoique, j’ai du mal à faire un vrai distinguo. Il y a des fois ou nombre d’adjectifs viennent en tête sans qu’aucun ne colle parfaitement, et dans ce cas-là il vaut mieux ne rien dire. Dans la plupart des cas d’ailleurs, que l’on soit lion ou agneau, si on n’a rien à dire d’utile, autant s’abstenir de brasser du vent. Comprenne qui voudra.
(C'est donc ça nos vies... 15.12.2008)
Source de l'image: www.leplacide.com