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Parce que désillusion est le plus joli mot qui existe, entrez dans mon monde de chroniqueur désabusé
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Catégorie :
Blog Société
Date de création :
01.07.2007
Dernière mise à jour :
07.08.2008
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C est donc ca nos vies

Diplomatie silencieuse

Posté le 24.03.2008 par dje
Ca y est, elle est partie. La Flamme Olympique a été allumée ce matin dans le stade d’Olympie, prélude à un trajet de 150 jours et près de 140.000 kilomètres à travers le globe, avant de rallier Pékin pour l’ouverture des Jeux le 8 août 2008. Ce symbole de paix et de fraternité va donc amener son message d’espoir partout à travers le monde, avec en point d’orgue un passage sur le Mont Everest et une traversée du Tibet qui prouvera l’esprit d’ouverture des autorités chinoises. Ce départ survient-il au bon moment ? On est naturellement en droit de se le demander au vu des derniers évènements sino-tibétains et des menaces de boycott qui pèsent sur l’évènement. C’est vrai que cela sonne un peu comme une provocation aux yeux du monde, une de plus suis-je tenté de dire : au diable les polémiques, les Jeux auront bien lieu et célèbreront l’avènement de la puissance et du rayonnement chinois. Ainsi soit-il.

Devant cette célébration de la pureté originelle de l’esprit olympique, c’est à peine si on s’est rendu compte que la cérémonie a été perturbée par quelques agitateurs. Et pas des moindres, puisque ce sont des membres de Reporters Sans Frontières qui sont intervenus pendant le discours officiel, scandant des appels au boycott, à la liberté et au respect des Droits de l’Homme. Pourtant, l’évènement est quasiment passé inaperçu, car la mécanique est bien huilée coté chinois : plan resserré, orateur qui poursuit son monologue comme si de rien n’était, interpellation express, et voilà comment les images officielles ne permettent même pas de se douter de l’intervention désespérée des reporters. Du beau boulot, très professionnel. Il est dit que rien n’enrayera la belle machine olympique chinoise.

Parce qu’ils sont les représentants d’une organisation reconnue et respectée, les trois trublions du jour auront sûrement droit à un traitement de faveur, et on ne peut que s’en réjouir. Ce n’est malheureusement pas le cas de tout le monde, et notamment de Yang Chunlin, coupable d’avoir écrit une lettre réclamant des Droits de l’Homme plutôt que des Jeux Olympiques. Verdict pour le jeune idéaliste : cinq ans de prison. Une atteinte primaire à la liberté d’expression qui sonne comme une nouvelle provocation des autorités chinoises. Mais après tout, puisque le monde entier leur mange dans la main, pourquoi arrêteraient-ils ? Tous les gouvernements sont terrorisés à l’idée de commettre le moindre petit écart susceptible de compromettre les relations avec cette Chine qui n’en finit plus de s’imposer comme un poids lourd économique mondial. Il s’ensuit un concert de réactions toutes aussi écœurantes les unes que les autres.

Le premier communiqué du gouvernement grec suite aux incidents d’Olympie fustige une action qui n’a "aucune relation avec l’esprit olympique". Mais de quel esprit parle-t-on ? De celui de la toute puissance du fric au détriment des droits inaliénables de l’être humain ? De celui qui passe sous silence les exécutions en masse et les répressions en tous genres dont sont responsables les autorités chinoises au nom de considérations purement politiques qui n’ont rien à voir avec le sport ? Petit, on m’avait dit que l’esprit olympique c’était l’ouverture, la tolérance et l’écoute de l’autre. M’aurait-on menti ? Aurait-on profité de ma crédulité de gosse pour me faire croire que la trêve olympique était propice au dialogue et à l’entente entre les peuples ? J’ose encore espérer que non, mais là encore la désillusion est derrière chacune de mes découvertes.

Même le Comité International Olympique, garant suprême de l’intégrité morale des Jeux, y va de son petit couplet par la personne de son président. Des évènements d’Olympie, Jacques Rogge se déclare "toujours triste lorsqu’il y a des manifestations". Au moins comme ça les choses sont claires : aucune pensée contraire n’est acceptée. Ceux qui ne suivent pas le mouvement sont de facto des opposants, des empêcheurs de tourner en rond, en un mot des ennemis qu’il faut bâillonner au plus vite pour ne pas salir les prochains Jeux Olympiques. Salir, oui, c’est le mot, et face à cela j’ai moi aussi envie de hurler un énorme "Casse-toi pauvre con" au président du CIO.

Je suis dur peut-être, parce que face aux derniers évènements tibétains, dont la complexité dépasse sans nul doute la vision manichéenne que l’on nous présente dans les journaux, Jacques Rogge a déclaré avoir entamé une "diplomatie silencieuse" avec le gouvernement chinois. Silencieuse, c’est vrai que ça colle assez bien parce que pour l’instant le moins que l’on puisse dire c’est qu’on ne l’entend pas vraiment. A moins que l’on parle plutôt d’une diplomatie qui passe sous silence, auquel cas la formule est tout à fait adaptée à la situation. Passer sous silence les 130 morts tibétains des dernières émeutes, dont le bilan est estimé à seulement 19 morts selon le gouvernement chinois. Comme le dirait un Jean-Pierre Pernault des grands jours, il y a une des deux sources qui se moque de nous. Passer sous silence également les lynchages dont sont victimes des commerçants chinois au Tibet, car c’est aussi une malheureuse vérité. Passer sous silence le scandale proprement honteux qui consiste à estimer le dalaï-lama, apôtre de la non-violence, à l’origine de débordements de certains Tibétains. Passer sous silence les attitudes provocatrices des autorités chinoises qui se complaisent à jeter de l’huile sur le feu pour mieux justifier le retour de flamme et les répressions qui s’ensuivent.

Si la situation me désespère tant elle est inéluctable, il y a encore une question que je me pose : Y aura-t-il des chars pour accueillir les concurrents à l’arrivée du marathon sur la place Tien-Anmen ? Après tout, la Chine pourrait être tentée de voir jusqu’où elle peut pousser la provocation…


(C'est donc ça nos vies... 24.03.2008)



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Back dans les bacs

Posté le 17.03.2008 par dje
C’est étrange parfois comment les paroles d’un jour trouvent un parallèle étonnant dans l’actualité de la semaine suivante. Je peux pourtant vous jurer qu’en évoquant l’âge d’or du hip-hop français lundi dernier, je n’étais en aucun cas au courant de la reformation de NTM trois jours plus tard. Et puis, quelques minutes après avoir écrit ma chronique hebdomadaire, je zappe sur Canal+ et je tombe sur les têtes de Kool Shen et Joey Starr face à face, et l’annonce sèche de leur reformation sur le plateau du Grand Journal. Surprise, étonnement, circonspection. Dix ans que l’on attendait ça, ou plutôt que l’on ne l’attendait plus tant les deux compères avaient pris des chemins artistiques opposés. Dix ans après le superbe album "Suprême NTM" marquant l’apogée du rap français que fut l’année 1998, l’album de la maturité d’un groupe dont on sentait déjà pourtant que la fin était proche. Et l’on ne s’était pas trompé.

Pour beaucoup de gens, NTM se résume à un nom provocateur et aux frasques violentes de Joey Starr. Même si on ne peut pas nier le coté obscur du duo, cette vision est extrêmement réductrice. Le parallèle avec Noir Désir est tellement fort que je ne peux m’empêcher de le rappeler à chaque fois. Parallèle dans les actes, mais pas dans l’esprit des gens qui ne peuvent s’empêcher de juger NTM sans même s’intéresser à leur histoire et à leur musique. Alors pour ceux qui ne savent pas ou ne comprennent pas ce que ce groupe a de mythique, laissez-moi vous proposer un petit voyage dans le temps.

L’histoire nous ramène au début des années 1980. "1983 il y a plus de dix ans déjà" comme le raconte Kool Shen dans le titre Tout n’est pas si facile. Les débuts du mouvement hip-hop en France, tout juste importé des Etats-Unis où il s’est développé depuis le milieu des années 1970. Les gars de Saint-Denis ont alors à peine 18 ans, et ils usent leurs survêtements des heures durant à s’entraîner à cette danse bizarre nommée breakdance qui consiste à se rouler par terre dans les figures les plus extravagantes. Les vrais débuts de NTM, c’est dans le métro qu’ils ont lieu. Pas dans les couloirs à faire la manche en chantant, non, mais sur les rails, la nuit, à repeindre à la bombe les murs noirs et salis, dans la crasse, la pénombre et l’exaltation. Si vous prenez aujourd’hui la ligne 13, celle qui relie Saint-Denis, observez attentivement les murs dès que le métro quitte la lumière des stations. Vous remarquerez alors peut-être les graffitis maladroits qui marquent les débuts de la carrière de NTM, vestiges d’une époque révolue dont seuls subsistent aujourd’hui trois lettres provocatrices et le formidable hommage à la culture hip-hop underground qu’est le morceau Paris sous les bombes.

C’est peut-être ça le plus fascinant chez NTM : ils étaient là, dès le début. Ils ont vécu les premiers pas d’un mouvement qui a révolutionné à la fois la musique et les modes de pensée. Ils ont été à la base d’un phénomène qui a inspiré toute une génération et qui continue encore d’exister bien au-delà du simple phénomène de mode que la société bien-pensante stigmatisait dans les années 1980. Comme des dinosaures prompts à rappeler aux jeunes loups ce qu’était et que n’aurait jamais dû cesser d’être l’esprit hip-hop : parler de la merde qui nous entoure pour en ressortir un message positif et porteur d’espoir. N’en déplaise à ses détracteurs, le rap n’a jamais été une culture nihiliste, loin de là. Mais pour comprendre le mode de pensée d’un artiste, encore faut-il prendre le temps de l’écouter.

De fil en aiguille, le collectif NTM s’est essayé à toutes les facettes artistiques du hip-hop, et après le graff et le break il s’est tout naturellement attaqué au rap - bien lui en a pris. Quinze ans de carrière plus tard, les deux survivants du groupe de départ ont semé quelques-uns des morceaux les plus forts de l’histoire de cette musique. Des titres sensés et profonds qui puent l’essence même du hip-hop. Attaqués de multiples cotés, décrédibilisés par la mise en avant médiatique de morceaux un peu faciles comme le ridicule Ma Benz, et touchés au cœur par les polémiques justifiées autour de Joey Starr, NTM avait choisi de ne pas donner suite à leur quatrième album, qui marquait de toutes façons un certain essoufflement. Chacun avait alors poursuivi sa route. Pendant que Joey Starr s’éloignait progressivement de l’underground pour se "peopeliser" et se racheter une conduite, Kool Shen continuait son travail dans l’ombre en dénichant de nouveaux talents avant de nous servir un magnifique album solo (Dernier Round) et de tirer sa révérence, dans un dernier geste de grande classe qui prouvait définitivement que c’était le grand bonhomme de l’histoire du rap français.

Voilà résumée en quelques lignes la vraie histoire de NTM, groupe pionnier et fondateur d’une mouvance qui a fait grandir beaucoup d’adolescents en manque de repères. Et on me dit maintenant que les deux frères ennemis veulent se reformer le temps de donner trois concerts à l’Olympia en septembre. Quelle utilité de faire ça ? N’ont-ils pas plus à perdre qu’à gagner dans cette histoire ? Eux qui ne se parlaient plus depuis des années suite à des divergences d’opinion, sont-ils prêts à mettre leur fierté et leurs différents de coté juste le temps d’un petit coup marketing ? Cette nouvelle me laisse relativement perplexe, et j’ai peur de n’y voir qu’une opération commerciale inutile qui aux yeux de beaucoup reviendrait à vendre l’âme du groupe au justificatif de pressions extra-musicales. Je ne remets pas en doute l’envie de remonter sur scène, car quand le contact du public a été une véritable raison de vivre c’est très difficile de s’en passer. Je ne cache pas non plus que voir les gens se souvenir subitement de NTM me fait plaisir d’une certaine façon, même si pour beaucoup ce n’est qu’un façade pour se donner du relief, car il est devenu de bon goût de dire que l’on apprécie le hip-hop. Mais je n’irai pas voir ces concerts, de la même manière que je n’aurais pas été jusqu’à Londres pour voir la reformation d’un soir de Led Zeppelin.

Vue l’évolution pathétique du rap français, la reformation d’un groupe aussi mythique - ne serait-ce que trois jours - est forcément une bonne nouvelle. Histoire de rappeler à tous ce qui fait le sens profond de cette musique. Pour autant, il y a certaines choses qui nécessitent qu’on ne revienne pas dessus, sous peine de déception face à une pâle copie de ce que l’on a tant apprécié. Non, certains sanctuaires ne méritent pas d’être réouverts. J’espère juste que la profanation ne sera pas trop préjudiciable.


(C'est donc ça nos vies... 17.03.2008)

Crie aussi fort que tu peux

Posté le 10.03.2008 par dje
C’était en 1997, l’âge d’or du hip-hop, il y a plus de dix ans déjà. IAM et la Fonky Family, fers de lance du rap de l’époque, écrivaient sans ambages : "FF de Mars représente la résistance, fais courir le bruit je nique la musique de France". C’est radical peut-être, exagéré sûrement, mais force est de constater que dix ans après le constat garde une grande part de vérité. Il n’est pas vraiment question de critiquer des auteurs de musique bourrés de talent qui pullulent dans l’hexagone, évoluant en parallèle dans les milieux underground et distillant des œuvres aussi remarquables qu’elles sont ignorées. C’est bien sûr l’industrie du disque qui est visée ici, massive, indigeste, dictant les règles de l’offre selon les seuls critères de la demande d’un grand public adepte de mélodies bon marché et de chansons formatées. Cette tristesse infinie d’un marché en pleine stagnation est bien sûr symbolisée par les victoires de la musique qui ont eu lieu samedi soir.

Comment peut-on encore oser parler de victoire au vu de ce spectacle quelconque ? Qui ressort vainqueur de cette cérémonie ? Est-ce les nouveaux guignols de la chanson, emmenés par Michaël Youn et Koxie, qui ont compris qu’il suffit de très peu pour vendre des disques, quitte à se moquer du public qui continue d’acheter leurs singles insipides sans se rendre compte qu’on les prend pour des billes ? Ou bien les majors qui voient leurs poulains récompensés dans une gigantesque hypocrisie, et qui sont même – comble de l’incompréhension – publiquement remerciées par Abd-Al-Malik, pourtant représentant d’un milieu artistique profondément indépendant et oublié des maisons de disque pendant des années ? Je reste sans voix devant un tel étalage de pauvreté artistique… Heureusement des talents, des vrais, sont toujours là pour rappeler certaines vérités, comme IAM (encore eux), Thomas Dutronc ou Yaël Naïm. Et on n’est toujours pas à l’abri d’agréables surprises telles que Hocus Pocus, dignes détenteurs d’un savoir-faire mêlant avec justesse et harmonie musique urbaine, arrangements jazzy et cuivres puissants. Mais à coté de ça, le désert ou presque…

L’appel de la FF en 1997 est toujours d’actualité en France, mais alors que dire des cris de désespoir venus d’Allemagne ? Oui, vous voyez de qui je veux parler… Tokio Hotel, boys band prébubère de pseudos-rockeurs qui déchaîne la folie des groupies outre-Rhin et dont le phénomène dépasse désormais allègrement les frontières. On en vient même à les considérer comme les ambassadeurs de la culture allemande à l’étranger, c’est pour dire ! Honnêtement, en prenant le temps de s’y intéresser, leur musique n’est pas aussi inécoutable qu’elle en a l’air, en tous cas pas plus que certains victoirisés samedi soir. C’est juste nul, vide, pathétique. Mais en même temps très fort, car ces quatre jeunes rebelles du dimanche ont réinventé un concept ancestral, celui du rock commercial. Un chanteur qui tente de cacher sa voix maladroite en hurlant, un bassiste qui ne sait jouer que trois notes en boucle, un batteur qui sue sang et eau derrière sa grosse caisse, le tout sublimé par des guitares saturées et indigestes. C’est simple, efficace, et ça marche.

Plus qu’un groupe de musique, Tokio Hotel c’est surtout un phénomène de foire qui a tout compris du pouvoir de l’image et du marketing. Le paradoxe des révoltés de pacotille qui profitent du système capitaliste n’étonne plus personne tellement il est éculé, et dans ce domaine on touche au sublime. L’indigence des thèmes abordés n’a d’égal que les réactions enthousiasmées d’une jeunesse visiblement perdue criant au génie. Allez, juste pour le plaisir, un petit extrait très revendicatif : « Tu te lèves et on te dit où tu dois aller / Quand t'y es on te dit même ce que tu dois penser / Merci, C'était encore une super journée » Rien à dire, c’est profond, sensé, réfléchi. Vous voyez en fait, c’est facile la musique ! Même plus besoin de passer à la Nouvelle Star ou autres, c’est se compliquer la vie.

Alors, Tokio Hotel doit-il être jugé coupable de régression mentale massive sur la jeunesse ? Pas si sûr… Selon des études sérieuses, l’engouement pour le groupe a entraîné une remise au goût du jour de l’apprentissage de l’allemand au collège, de plus en plus délaissé ces dernières années. Des classes d’allemand seconde et même première langue ont rouvert sous l’impulsion de fans avides de comprendre les paroles si intéressantes de leur groupe favori. Avant on faisait allemand pour être dans des bonnes classes, aujourd’hui c’est pour se retrouver entre groupies décervelées et déconnectées de la réalité. Décidément MC Solaar avait bien raison quand il clamait en 1995 "les temps changent". On devrait donc au final remercier le quatuor allemand qui encourage au sérieux nos chers petits collégiens. Vous voulez une autre preuve de leur bonne foi en matière de scolarité ? Le concert du 20 juin à l’Olympia (quelle tristesse pour cette salle que je croyais respectable) a été reporté pour cause de … baccalauréat. Les Tokio Hotel ne veulent pas être responsables de l’échec scolaire de leurs fans dont les examens se terminent le jour même. C’est beau la solidarité adolescente.

Pourtant, dans la catégorie "Faites ce que je dis mais pas ce que je fais" la victoire revient sans conteste au groupe allemand. Savez-vous ce que ces quatre bons petits gars ont fait dès leur cursus scolaire terminé ? Laissons Bill le chanteur nous le dire délicatement : « nous avons immédiatement déchiré et brûlé tous nos livres et nos cahiers » Oh le bel exemple ! Manifestement ils n’ont pas dû bien suivre tous leurs cours, car sinon ils se rendraient compte de ce que signifie un autodafé aux yeux de l’histoire. A l’heure où l’Allemagne continue encore de se défaire de son lourd passé en combattant becs et ongles les quelques groupes néo-nazis qui subsistent, voilà une déclaration dont on se serait allègrement passé.

Ah mais suis-je bête, j’avais oublié que ces quatre pseudo-musiciens étaient des rebelles, symboles d’une jeunesse anarchiste et révoltée. Cet acte est en fait tout simplement une provocation gratuite. Tout s’explique… Et dire que j’ai pu penser l’espace d’une seconde qu’ils étaient juste profondément stupides…


(C'est donc ça nos vies... 10.3.2008)

La Graine et le Pathé

Posté le 03.03.2008 par dje
Une fois n’est pas coutume, allons faire un tour aux Etats-Unis pour voir ce qui s’y passe en ce moment. Pourquoi cela ? Juste pour s’échapper deux minutes de cet étouffant cirque médiatique orchestré par la grande famille présidentielle, qui devient de plus en plus écoeurant. Je n’ai pas envie d’en rajouter sur la question, tout a été dit, redit et re-redit. Les derniers évènements du salon de l’agriculture ne font que rajouter une couche de ridicule sur une déconsidération constante de la fonction du Chef de l’Etat qui nous fait devenir la risée du monde entier. Mais c’est déjà faire trop de publicité que d’en parler, alors partons pour une petite virée outre-Atlantique, évidemment pour évoquer l’évènement marquant du week-end dernier : la Cérémonie des Oscars. Je suis toujours fasciné par cette propension qu’ont les Américains à créer chaque semaine des manifestations au rayonnement mondial, alors qu’à la base elles ne concernent personne d’autre que le peuple américain lui-même. L’expression d’un impérialisme à l’échelle planétaire dont on ne sait pas trop si il faut s’en émerveiller ou s’en inquiéter. All-Star Game, Super Bowl, Golden Globe, autant d’événements suivis par le monde entier et qui éclipsent jusqu’à la campagne d’investiture pour la Maison Blanche.

Ah les Oscars ! C’est tellement beau, tellement glamour, tellement superficiel. Tout le beau monde vient, fait semblant d’être amis, claque des cents et des milles dans des tenues à la limite de l’indécence, et étale sa réussite aux yeux d’un public conquis qui n’en finit plus de rêver. Bon d’accord j’exagère, ce ne sont que des propos mesquins d’un jaloux aigri. Quoique… J’ai beau chercher, j’ai toujours du mal à comprendre comment on peut attribuer des récompenses de meilleur acteur entre deux personnes qui ne jouent pas le même rôle, ou comment on peut juger qu’un film est objectivement meilleur qu’un autre. Chaque œuvre possède pourtant son caractère et ses propres spécificités, et parle à une certaine catégorie de gens qui sont plus réceptifs, plus sensibles au sujet abordé. Alors comment décerner un prix général de meilleur film ? Cela donne-t-il l’assurance qu’il va plaire à tous les spectateurs ? Non, évidemment… Nous sommes dès lors en droit de nous interroger sur l’impact et surtout la légitimité de telles récompenses. Et si les prix n’ont aucun sens, qu’est-ce que cette cérémonie sinon une gigantesque séance de masturbation collective pour que la "grande famille du cinéma" puisse s’auto-congratuler et se féliciter de l’excellent travail qu’elle accomplit ? Après tout me direz-vous, c’est dans l’air du temps de tout classer, de tout noter et de distribuer les bons et les mauvais points à tour de bras. Demandez au corps enseignant ce qu’il en est de cette politique de récompense à tout va, eux qui vont bientôt se faire noter par leurs propres élèves…

Le fait en tous cas que les Oscars aient été programmés deux jours après les Césars en France renforce le contraste saisissant entre les deux cérémonies. Les paillettes y laissent place à une sobriété glaciale, et les blockbusters aux films d’auteur intimiste et inspirés de la vie quotidienne, la vraie, pas celle que l’on voit sur les écrans 16/9. Distancé qu’il est par la toute-puissance d’Hollywood, le cinéma français choisit pour survivre d’assumer sa différence et de récompenser des œuvres emplies d’authenticité et d’humanisme, symbolisées cette année par La Graine et le Mulet, les années précédentes par Lady Chatterley et L’Esquive. Cette différence qui s’affirme également par le rejet des grands réseaux de distribution et a trouvé écho dans l’appel vibrant de Jeanne Moreau, dénonçant les grands groupes coupables d’attaques répétées sur les petites salles qui ont de plus en plus de mal à survivre.

Pourtant, derrière cette façade élogieuse et démagogique, tout le monde n’est pas si attaché à la sauvegarde de la fameuse exception culturelle à la française. J’en veux pour preuve la mésaventure qui m’est arrivée ce dimanche. Curieux comme beaucoup d’autres de voir de mes propres yeux le film français de l’année, je me suis rendu dans une de ces petites salles de quartier où il était programmé de longue date. Une de ces salles qui ont permis à La Graine et le Mulet d’attirer des spectateurs, d’exister à l’ombre des films commerciaux et de provoquer le succès d’estime qui lui a été rendu. Mais tout le drame du cinéma français est là : suite au César le groupe Pathé, distributeur du film, a décidé de retirer l’oeuvre des petites salles pour privilégier la diffusion dans des complexes censés amener plus de spectateurs, et par voie de conséquence plus de recettes. Une façon absolument odieuse et insultante de cracher dans la soupe. Vous nous avez bien aidés, mais maintenant que l’on n’a plus besoin de vous, allez vous faire foutre.

On dit qu’un bon film est le reflet de la vérité. Dans ce cas précis le scénario est profondément révoltant, mais finalement pas si étonnant. Même la culture ne saurait échapper aux lois du marché, surtout quand le succès échappe au contrôle des créateurs qui deviennent le jouet de réseaux tout-puissants. Perdre son âme ou rester dans l’ombre, c’est en quelque sorte l’équation qui régit le milieu artistique. Devenir commercial et vivre, ou demeurer underground et mourir, choisis ton camp camarade. L’exception culturelle a décidément du souci à se faire.

Dans un tel contexte, j’en viendrais presque à me demander si l’Oscar attribué à Marion Cotillard n’est pas un gigantesque pied-de-nez fait au cinéma français. Une sorte de compensation au fait qu’Hollywood contribue bon gré mal gré à couler la culture française. A moins que ce ne soit le moyen pour les Etats-Unis de continuer à phagocyter les talents étrangers pour mieux prouver l’étendue de leur mainmise sur le monde.

Vous trouvez que j’exagère ? Dites-moi donc alors quelle est la nationalité de Daniel Day Lewis, nouvel Oscar du meilleur acteur. Si vous avez répondu américain, vous faites partie des 95% de gens qui se sont fait berner par la magie d’Hollywood. Quand je parlais d’impérialisme…


(C'est donc ça nos vies... 02.03.2008)

Good game

Posté le 18.02.2008 par dje
C’est un nouvel épisode dans la grande histoire des relations franco-britanniques. Une nouvelle raison de renforcer cette inimitié légendaire entre les cousins ennemis, que tout sépare à tel point que l’on a parfois l’impression que la Manche est plus large que le plus étendu des océans. Non je ne parle pas du "crunch", ce France-Angleterre de samedi prochain qui marque traditionnellement le sommet du Tournoi des Six Nations. Même en période rugbystique intense, je ne vais tout de même pas baser toutes mes chroniques sur ma passion de cette drôle de balle qui rebondit bizarrement. Mais après tout la nouvelle provocation que nous adressent les Anglais n’est peut-être pas totalement innocente à quelques jours d’un match qui déchaîne toujours les passions d’un coté comme de l’autre.

Ce dont je veux vous parler est une information totalement insignifiante, mais révélatrice de décennies de chamailleries. Connaissez-vous la série des petits livres "Monsieur-Madame" ? Ces petites histoires cultissimes pour plusieurs générations de gamins insatiables sont depuis quelques années adaptées en série télévisée en Grande Bretagne. A l’heure de la toute puissance cathodique, il est aussi triste qu’inévitable de voir ce genre de petits formats passer derrière l’écran. Je ne peux m’empêcher de penser que cela enlève tout le charme de ces petits personnages comiques, tout en accentuant le rejet progressif du livre dans l’esprit de nos chères têtes blondes. Mais l’objet de mon propose n’est pas de pleurer sur cet état de fait qui est de toutes façons inéluctable.

Le dernier personnage mis en scène dans la série va s’appeler "Monsieur Malpoli", et sa caractéristique principale sera de posséder un fort accent français. Parmi ses occupations préférées, on notera notamment tirer la langue aux enfants et se faire tirer le doigt pour déclencher une flatulence. La grande classe en somme. Serait-ce donc ainsi que nous sommes perçus outre-manche ? Visiblement oui, car les Français sont là-bas quasi-unanimement reconnus comme manquant singulièrement de politesse. Pour avoir vu la réalité de mes propres yeux, je me permets d’émettre des doutes sur la capacité des Britanniques à nous donner des leçons dans le domaine, car il est évident que l’hospitalité et la disponibilité qui ont fait la légende du "so british" ont pris du plomb dans l’aile par rapport à l’image que l’on s’en fait. Non l’impolitesse n’est pas l’apanage du peuple de France – même si il est évident que nous n’avons rien à envier à personne dans ce domaine.

Le plus curieux dans l’histoire tient évidemment dans les réactions choquées des français. Et vas-y que les Anglais nous prennent de haut, se croient supérieurs, nous méprisent, font preuve de racisme anti-français, j’en passe et des meilleures. Messieurs-dames, ce manque total de sens de l’humour n’est pas du tout à notre honneur et justifie à lui seul que nous soyons qualifiés de malpolis à l’étranger. Comment ça, faire tomber les Français de leur piédestal, c’est inadmissible ! Ce qui n’est qu’une petite anecdote légère prend des tournures d’incident diplomatique, ce qui soit dit en passant doit bien faire rire les Anglais. Nous nous caricaturons nous-mêmes, et après cela nous nous étonnons que nos voisins grossissent un peu le trait pour nous taquiner. C’est pourtant une réaction aussi logique que compréhensible, et dont nous sommes également friands quand il s’agit de se moquer des autres pays : blagues belges ou surnoms douteux (rosbifs, ritals, etc…) pour ne citer que quelques exemples. La paille dans l’œil du voisin, vous connaissez ?

Soi-disant les Anglais ne nous aiment pas. Ce n’est absolument pas la vérité, c’est juste que nous ne faisons aucun effort pour comprendre leur humour, qui il est vrai demeure très particulier. Qui aime bien châtie bien pourrait être la devise des relations avec la France depuis l’Angleterre, car les Anglais ont vraiment beaucoup d’affection pour nous. Mais en peuple latin et fier nous n’acceptons pas d’être taquinés. Le résultat, c’est que ce sont les Français qui au final n’aiment pas les Anglais, tout ça pour quelques chamailleries sans importance. On admire et on respecte Irlandais, Ecossais et Gallois, mais les Anglais pas question ! Ce sont nos ennemis historiques et il n’y aucune raison que cela change. Et ça vous étonne que "Monsieur Malpoli" ait l’accent français après ça ? Si je peux me permettre, voilà un retour de bâton que l’on n’a pas volé.

Vous l’avez compris, six mois après mon expérience anglaise, je ne cesse de me délecter de ces petites histoires futiles. Elles contribuent à bâtir une légende à la peau dure entre deux nations qui n’ont pourtant plus aucune raison de se regarder autant de travers. C’est gentillet dans la plupart des cas, donc je me permets d’en parler sur le ton de la légèreté, mais cela reste tout de même révélateur d’un certain état d’esprit parfois un peu douteux. Si Monsieur Prétentieux ou Monsieur Susceptible existaient dans l’imaginaire fourmillant d’inventivité des "Monsieur-Madame", je ne serais que très peu étonné qu’ils aient eux aussi l’accent français. Comme ça, juste pour nous titiller et nous faire monter au créneau une fois de plus contre cette perfide Albion qui n’en finit plus de se moquer de nous dans une insolence infinie. Toute la délicate subtilité du troisième degré…

De toutes façons dormez sereins cher peuple de France, ce week-end l’affront sera lavé et l’Anglois sera bouté hors du Stade de France par quinze révolutionnaires déchaînés. Et là, comme d’habitude, nos cousins d’en face nous donneront une leçon de fair-play en ré-inventant le personnage de Monsieur Hypocrite le temps de nous adresser un "good game" prononcé du bout des lèvres. Car oser battre le XV de la Rose est évidemment la plus grande des impolitesses.


(C'est donc ça nos vies... 17.02.2008)

La balle à l'aile, la vie est belle !

Posté le 11.02.2008 par dje
Il y a des week-ends comme ça où tout réussit. Serait-ce le retour du printemps qui se manifeste depuis trois jours par un soleil radieux ? Peut-être… Mais on sent en se levant que l’on est en pleine forme, serein, prêt à affronter la journée sans entraves malgré la quantité étouffante de choses à faire. Pourtant en y réfléchissant il ne s’est pas passé grand-chose pendant ces deux jours, mais bon je me suis juste senti bien, à ma place. Et ça fait bien longtemps que ça ne m’était pas arrivé.

Bon d’accord, il y a bien eu quelque chose de fort personnellement pour moi ce week-end. Si vous n’avez jamais fait de sport collectif passez votre chemin, vous ne pourrez pas comprendre ce que je vais raconter. C’est l’histoire d’émotions comme seul le sport peut vous en procurer. L’histoire d’une amitié masculine, fière et rugueuse, entre un groupe de gars de tous âges et toutes origines qui commencent à jouer ensemble au basket en septembre alors qu’ils ne se sont jamais vus. Méfiance de l’inconnu, rivalités, tensions, c’est le lot quotidien d’un début de relation entre hommes. Et le basket, le plus individuel des sports d’équipe, se prête parfaitement à ce petit jeu tacite. Mais peu à peu on apprend à se connaître, bien obligés par un enjeu commun qui nous fait dépendre des nos coéquipiers. L’amitié commence à se lier en même temps que les langues, elles, se délient, et un groupe commence à naître, avec ses personnalités et sa vie propre.

Et puis un jour on vous annonce que l’on va jouer le match de l’année, celui qui va déterminer ou non si ce groupe né de nulle part à une raison d’être. Ça part mal, très mal, au point de voir cette jolie fraternité se déliter quand on est menés de huit points à une minute de la fin de ce match si important. Mais la magie opère subitement, le phénix renaît de ses cendres, on se met à y croire ensemble, à pousser ensemble, à gagner ensemble. Et quand à l’ultime seconde un shoot sorti de nulle part scelle la victoire la plus inespérée qui soit, l’adrénaline se libère d’un coup, violemment. On se jette dans les bras de ces gars qu’on ne connaît que très peu en dehors du terrain, sans trop savoir ce qu’il se passe, poussés par une force étrange. On comprend d’un coup pourquoi les footballeurs font trois tours de stade quand ils marquent un but. On se dit que c’est si beau le sport. On remercie son père de nous avoir poussé vers l’entrée du gymnase tout gamin. On comprend enfin ce qu’est une histoire sincère, profonde. Une histoire d’hommes.

Ce moment restera longtemps gravé dans ma mémoire, comme beaucoup d’autres, car je n’ai pas honte de dire que j’ai vécu avec le sport quelques-uns des moments les plus forts de ma vie émotionnellement parlant. Il y a deux façons de vivre un évènement sportif, en étant acteur ou spectateur. Les deux sont différents, très différents mêmes, mais je ne suis pas sûr que l’un soit plus fort en émotions que l’autre. J’ai vibré ce samedi comme je l’avais fait lorsque la France avait battu les All-Blacks en 1999 ou plus récemment en octobre dernier. J’avais hurlé de libération de la même manière en mettant le tir au but décisif d’un huitièmes de finale d’un tournoi annuel de foot qu’en suivant le troisième but français contre le Brésil en 1998. C’est juste la magie du sport, qui vous fait oublier quelques secondes tout ce qui vous entoure pour vous plonger dans une espèce de transe inexplicable. Peu importe les enjeux et les implications du résultat, peu importe le niveau auquel on joue, c’est à chaque fois le même bonheur.

Un sport en particulier symbolise bien toutes ces valeurs d’un groupe qui avance ensemble, soudé malgré les personnalités très différentes qui le composent, c’est bien sûr le rugby. Rochelais de cœur et de sang, j’ai été piqué au virus très jeune lorsque mon père – encore lui – m’a traîné au stade pour assister à un match amical de l'équipe historique de la ville, le Stade Rochelais. Bilan des courses : rencontre arrêtée à vingt minutes de la fin pour cause de bagarre générale. Comme première expérience on fait mieux ! Mais trop tard, le pli était pris… Et depuis chaque week-end je suis avec fébrilité les exploits de ces joueurs qui représentent ma ville, mes attaches, symboles de ce fil ténu qui me raccroche encore un peu à mes origines. J’ai chaviré de bonheur pour certaines victoires arrachées au bout du suspense, comme une pièce de théâtre finement réglée pour garder intacte l’attention des spectateurs. J’ai pleuré aussi quand j’ai vu cette équipe si fière subir les affres d’une relégation et dire au revoir au plus haut niveau. J’ai vécu ces moments comme si moi-même j’étais joueur, rêvant d’exploits et de reconnaissance comme un gosse qui n’aurait pas grandi.

"Ecole de rugby, école de la vie" a-t-on l’habitude de dire. Pourquoi cela ? Parce que c’est peut-être le seul sport qui donne sa chance à tout le monde sans préjugés. Du petit teigneux au colosse monolithique, de l’athlète superbement proportionné au gras-du-bide un peu empâté, tout le monde a sa place sur un terrain de rugby. Comme un raccourci de la société, sans exclus ou laissés pour compte, chacun a la possibilité de s’exprimer en fonction de ses qualités. Quant à l’esprit rugby, je ne vais pas commencer à m’étendre dessus sinon je suis parti pour en écrire trois pages. Un mélange de fraternité, de respect mutuel, d’agressivité toujours saine et d’amitiés taciturnes. On a en tous cas tous beaucoup à apprendre de cette atmosphère si particulière qui règne autour d’un terrain de rugby. Encore une fois, celui qui n’a jamais trempé dans ce milieu ne peut pas comprendre de quoi je parle. Et il ne sait pas ce qu’il rate…

En ce dimanche soir je vais encore aller me coucher un peu fatigué, mais la tête dans les étoiles, le regard encore un peu rêveur. C’est que demain j’ai un entraînement à assurer, il s’agit de ne pas se relâcher ! C’est aussi ça le sport, une remise en question permanente. Voilà peut-être la raison principale pour laquelle j'aime tant ça.


(C'est donc ça nos vies... 11.02.2008)

Madame Monsieur bonsoir

Posté le 04.02.2008 par dje
J’ai toujours aimé suivre les journaux d’information, quelque soit le média utilisé. Pas uniquement pour me tenir au courant des actualités, mais par simple curiosité de savoir sous quel angle les faits seront présentés, s’imaginer comment sont tirées les ficelles dans l’envers du décor. C’est une surprise de chaque instant, qui nous incite à aiguiser notre sens critique et nous oblige à prendre le recul nécessaire à une bonne appréhension des évènements. C’est particulièrement croustillant en termes de presse écrite, là où le seul nom du journal suffit à deviner par avance les analyses toujours très subjectives des faits de société. Journaux de gauche, de droite, acides, consensuels, intellectuels, populistes, adeptes du contre-pouvoir quel qu’il soit, il y en a pour tous les goûts et toutes les envies. La diversité créant la richesse, je ne pense pas trop me tromper en pensant que l’on a l’une des presses écrites les plus dynamiques du monde.

Ce compliment ne s’étend malheureusement pas aux circuits de distribution de masse que sont les grandes chaînes de télévision, d’une pauvreté parfois édifiante. Alors pourquoi cette variété tellement intéressante sur papier disparaît-elle aussi sec sur nos écrans ? Simplement parce que le lecteur du journal est supposé prendre plus de temps et d’attention à l’information qu’il lit, et n’est pas dans la consommation passive de flashs conçus à la va-vite où la forme compte plus que le fond. Le journaliste de presse écrite a donc tout le loisir d’expliquer le fond de sa pensée et de justifier ses prises de position., ce qui permet de mieux comprendre tous les aspects d’une problématique, y compris ceux avec lesquels on n’est pas nécessairement d’accord. C’est ce que l’on appelle le dialogue.

Malheureusement, le temps manque, le temps presse, le temps fuit, les gens courent après une vie qui leur échappe jour après jour et n’ont plus le temps d’ouvrir un journal. Au contraire, l’époque est à l’ingurgitation forcée d’information prémâchée, plus reposante pour le cerveau, plus facile à réaliser aussi. On préfère avoir le sentiment rassurant de tout comprendre du monde qui nous entoure sans même avoir à faire l’effort de réfléchir, et ça la presse télévisée l’a bien compris. Par le peu de temps qui est imparti à un journal de vingt heures, par l’absence totale de diversité des chaînes qui interdit information et contre-information de s’affronter dans un jeu de ping-pong profitable pour tous, les JT se devraient d’être parfaitement objectifs et de ne pas influencer le téléspectateur. Pas de jugements de valeurs, pas de procès d’intentions, pas d’opinions personnelles. Des informations aussi neutres que des Suisses en pleine guerre mondiale. Bien sûr, nous savons tous qu’il n’en est rien, et ce n’est pas peu dire.

Même en démocratie les médias de masse sont contrôlés par le pouvoir, ce n’est un secret pour personne. Combien d’évènements passés sous silence car ils pourraient nuire à certains personnages haut placés… N’avez-vous jamais entendu une information matinale à la radio disparaître dès le flash suivant ? Big Brother is watching you, plus que jamais, et ses oreilles traînent partout. Au diable la liberté d’expression, la raison d’Etat est plus importante que tout. Cette tendance ne cesse de me poser des questions existentielles. Un journaliste n’est-il pas au départ quelqu’un qui a la volonté d’informer ses concitoyens de la réalité des choses, sans céder aux pressions et aux chantages ? Cette conviction est-elle donc si faible qu’ils en oublient le fondement de leur métier à la moindre promesse de carrière ? Le rôle du journaliste dans nos sociétés est devenu tellement important qu’ils devraient à l’instar des médecins prêter serment lorsqu’ils entrent dans la profession. Ca ne changerait rien c’est sûr, mais au moins ça en ferait réfléchir quelques-uns.

Ce devoir de neutralité des grands médias a bon dos car il est brandi comme un étendard par les dirigeants au moment opportun, alors qu’ils s’en moquent éperdument la plupart du temps. Il y a tout de même des fois où j’aimerais que le discours politiquement correct disparaisse, que la neutralité laisse place à quelques prises de position, sans pour autant remettre en question une certaine forme d’objectivité. Comment vous dire … J’ai la colère qui monte lorsque l’on relaye le discours de Sarkozy sur les racines chrétiennes de l’Europe sans même évoquer les répercussions sous-jacentes sur le concept de laïcité auquel notre pays est si attaché. Ethiquement parlant, je ne vois pas grande différence entre le long manteau d’églises et le port du voile dans des lieux publics. Ou lorsque que l’on présente Daniel Bouton, directeur de la Société Générale, comme une victime larmoyante alors que tout ce qu’il a à craindre c’est un parachute doré en cas de renvoi par ses actionnaires. C’est là que le vrai journaliste devrait appuyer, pour expliquer à ceux qui ont perdu l’habitude de réfléchir que plusieurs aspects sont toujours présents dans un fait aussi banal soit-il, que la vérité unique n’existe pas.

Au lieu de ça le rôle du journaliste est devenu celui d’un relayeur de statistiques, puisque le pouvoir du chiffre est devenu tout-puissant dans le subconscient général. Le président baisse dans les sondages ? Ah oui, c’est que sa politique ne doit pas être la bonne. Bien vu, mais c’est un peu tard pour ouvrir les yeux…. Le moral des ménages est au plus bas ? Décidément la France va mal. Tiens, on ne s’en était pas rendu compte, heureusement que les statistiques sont là pour nous le rappeler. Question subsidiaire au fait, savez-vous comment ce fameux et si abstrait moral des ménages est calculé ? Tant que l’on me l’aura pas expliqué, voilà un indicateur qui me laissera aussi froid qu’une stèle de marbre. Et je ne parle pas de l’arnaque statistique du siècle qu’est le soi-disant recul du chômage ; recul du nombre d’inscrits à l’ANPE serait tellement plus juste, et la nuance est de taille…

Heureusement chaque dérive a sa solution pour être contrecarrée. La suppression de la publicité sur le service public rendra à coup sûr ses lettres de noblesse au journalisme télévisuel en le libérant des contraintes économiques. Si si je vous jure, c’est un sondage qui l’a dit…


(C'est donc ça nos vies... 03.02.2008)

Le vilain petit mouton

Posté le 27.01.2008 par dje
La génétique est un domaine passionnant, capable d’expliquer jusqu’aux phénomènes naturels les plus complexes par une logique scientifique implacable. Ca on le sait déjà depuis longtemps. Ce que l’on commence à découvrir en revanche, c’est qu’elle est aussi à l’origine d’évolutions inexpliquées et quelque peu étranges. Ainsi, des chercheurs viennent enfin de trouver la raison à un problème crucial, celui de la diminution du nombre de moutons noirs dans les troupeaux sauvages écossais. A la base plus nombreux que leurs congénères à la laine blanche, les moutons noirs sont en outre plus corpulents et donc plus adaptés à la sélection naturelle. Pourtant, le nombre de moutons noirs décline depuis plusieurs années à cause d’une véritable guerre des gênes, puisque les gênes porteurs de la caractéristique "fourrure claire" tendent à donner une meilleure santé générale à l’animal. Et on assiste en conséquence à une surreprésentation des moutons blancs par rapports aux moutons noirs. Evolution anthropomorphique troublante par les temps qui courent où il ne fait pas bon avoir le teint coloré.

L’information est bien sûr anecdotique, mais interpelle forcément par les nombreux parallèles que l’on peut lui trouver. La sélection naturelle serait donc raciste ? Après tout ça paraît logique pour une théorie de l’évolution qui a pour principe fondateur la prolifération des espèces par des critères d’adaptation au monde extérieur. En quelque sorte la version scientifique de la loi du plus fort. A l’échelle humaine on appelle ça eugénisme et c’est - heureusement - un crime contre l’humanité, mais la Nature l’appliquerait impunément… Pire que ça, l’apparence extérieure de l’animal serait dans cet exemple arbitrairement prise en compte pour appliquer une sélection naturelle, en sus de critères de survie. Voilà de quoi remettre en cause beaucoup de nos convictions éthico-scientifiques. Mais le sujet est bien trop sensible pour l’aborder sur la corde raide du troisième degré, car si l’on dérape gare à la chute ! Ne comptez donc pas sur moi pour m’aventurer sur ce genre de terrain glissant.

Cette histoire de mouton noir ne prend tout son sens qu’une fois mise en relation avec la célèbre formule du langage courant utilisée pour désigner un individu se démarquant au sein d’un groupe. Personnellement cette expression m’a toujours dérangé, pas nécessairement pour le caractère raciste quelle sous-entend – cette interprétation-là n’est qu’une déformation du sens basique – mais plutôt à cause de l’idée qu’elle véhicule : si on n’est pas intégré à un groupe, alors on en est exclu. Une vision manichéenne des choses soulignée par l’antagonisme blanc-noir que l’on peut retrouver dans de nombreux thèmes issus de la culture populaire, comme par exemple le vilain petit canard. Le fait que le caneton délaissé se transforme finalement en cygne majestueux ne m’empêchera pas de voir la morale de l’histoire : un individu différent est toujours considéré comme marginal. Que ceux qui ne sont pas d’accord avec cette interprétation m’expliquent l’utilité du mot "vilain" dans le titre. Qu’il soit noir ou vilain, celui qui marque sa différence, de façon volontaire ou non, passe inexorablement pour un intrus selon un jugement aussi péjoratif qu’unanime.

Faisons l’effort de remonter plus loin encore, jusqu’à l’origine de cette formule toute faite du "mouton noir" que nous employons sans en connaître la genèse. Pour cela petit tour sur le plus fidèle ami de l’homme en quête de savoir, l’un des plus beaux outils pour promouvoir massivement des généralités bon marché, j’ai nommé Wikipédia. Où l’on nous explique que l’expression vient de l’anomalie de quelques moutons à la fourrure noire dans certains troupeaux. Jusque là rien de bien folichon. La suite vaut par contre son pesant de cacahuètes : "Certains y voient un caractère raciste ou xénophobe mais l’expression vient du contraste entre les moutons blancs (normaux) et les moutons noirs (différents)". La belle affaire ! Pour ceux qui n’ont pas compris, ce n’est absolument pas raciste mais les blancs sont normaux et les noirs sont différents. Le raccourci est peut-être facile, mais c’est clairement ce que je lis entre les lignes dans cet article. De quoi rappeler aux plus naïfs qu'un site communautaire est nécessairement à manier avec une infinie précaution.

Le prolongement de la réflexion nous amène inévitablement à la dernière affiche de campagne du parti populiste suisse, qui a fait le tour des journaux du monde entier. On y voit des moutons blancs expulser à coups de pattes un mouton noir du territoire suisse, le tout rehaussé d’un slogan des plus évocateurs : "pour plus de sécurité". Difficile de faire plus explicite. Là encore, les dirigeants du parti se défendent de toute interprétation xénophobe, arguant qu’ils n’ont fait qu’exploiter le mythe du mouton noir. Auraient-ils fait un tour sur Wikipédia eux aussi pour vérifier la façon de penser de la bonne vieille sagesse populaire ? Démagogie quand tu nous tiens… S’il y a en tous cas une chose à laquelle cette affiche a servi, c’est bien à créer une polémique stérile qui a presque fait oublier derrière un écran de fumée que le ver de l’extrême-droite a durement progressé en Suisse, continuant de fait son pourrissement de la pomme européenne après avoir rongé tour à tour l’Autriche (Haider), les Pays-Bas (Fortuyn), l’Italie (Berlusconi) et la France (Le Pen) pour ne citer que les cas les plus marquants.

Entre hypocrisie et langue de bois, entre xénophobie assumée et racisme latent, le thème du mouton noir cache au final bien plus de choses qu’il n’y paraît. L’ambiguïté de son interprétation en fait en tous cas un sujet très à la mode en ces temps troublés, et je ne suis pas sûr que l’on doive s’en réjouir.


(C'est donc ça nos vies... 27.01.2008)

C'est encore loin Dakar ?

Posté le 14.01.2008 par dje
L’image est surprenante, pour ne pas dire insolite. Dimanche 6 janvier, jour supposé de l’ouverture du Lisbonne-Dakar. Fin de vacances et retour forcé sur Paris, via cette autoroute A10 que je déteste autant vers le Nord que je l’aime vers le Sud. Et là sur la file de droite, je double deux voitures et trois camions du rallye, remontant vers la capitale car privés de leur aventure annuelle. Contraste troublant entre l’asphalte régulier de l’autoroute et la ligne racée de ces véhicules taillés pour le sable et la rocaille. A l’heure où ils auraient dû être en train de parcourir des chemins boueux à 200 km/h, les voici se traînant sur l’autoroute contraints par la dictature des radars de brider leurs cylindrées rutilantes.

Cet évènement renvoie inévitablement au débat qui fait rage autour de ce rallye-raid. Depuis des années déjà les amoureux et les détracteurs de la course s’opposent sur bien des points. Je ne m’étais jamais réellement intéressé à la question en détail, mais les évènements de cette année ont aiguisé ma curiosité. Pour ne pas faire comme tous ceux qui se permettent de juger depuis leur Tour d’Ivoire, se contentant de resservir des opinions prémâchées par l’opinion générale sans rien connaître des réalités, je me suis renseigné, j’ai écouté, j’ai observé. Et comme souvent personne ne m’a convaincu.

Comme tous les grands gamins perdus dans un monde de rêve, j’aurais plutôt tendance au départ à avoir une certaine admiration pour cette épreuve. Partir à l’aventure, traverser les dunes et les chemins rocheux, rouler à en perdre haleine, et se retrouver le soir avec les autres concurrents, harassés mais heureux. Que celui qui n’en a jamais rêvé me jette la pierre… Vision purement égoïste peut-être, en tous cas totalement déconnectée des réalités et des implications de la course, qui répond sans doute à notre besoin d’évasion de ce monde occidental aseptisé et déshumanisé. Prendre ce qu’ailleurs peut nous offrir. Prendre oui, mais ne rien rendre en retour, ce qui fatalement pose un problème éthique.

La critique la plus virulente revient la plupart du temps dans le fait que les Occidentaux prendraient l’Afrique pour leur terrain de jeu. Sans enlever la part de réalité qu’elle cache sans nul doute, voilà typiquement le genre de réflexion qui me met mal à l’aise. Une phrase bateau tout droit tirée d’une bonne morale niaise et sans fondements, mais qu’il fait bon de dire en société lorsque l’on ne connaît rien à la question car elle montre que l’on se sent concerné par les malheurs des pays africains. En disant cela, on a l’impression délicieusement rassurante de se donner une conscience vis-à-vis de cette Afrique que l’on a toujours pillée et délaissée, de tous temps et sans aucun scrupule, mais que l’on dit apprécier et respecter. Pour ma part je ne vois là-dedans qu’une forme insupportable de condescendance, une hypocrisie mal assumée car contenant encore des relents de colonisation. Alors si ce jugement de valeurs est suivi d’arguments et d’exemples concrets pour étayer l’idée, rien à dire. Mais c’est malheureusement rarement le cas.

Bien sûr de l’autre coté ce n’est pas brillant non plus. Ecouter les concurrents après l’annulation du rallye relève souvent du pathétique. A les entendre, les Africains les attendent impatiemment toute l’année, rêvant devant leurs chromes rutilants et oubliant leur misère pendant quelques jours. Les pilotes se sentent en quelque sorte des vendeurs de rêve pour ces pauvres petits noirs qui n’ont rien. A supposer que cela soit vrai, le rêve n’a jamais nourri personne. Tous nous vantent le fait que les populations les accueillent à bras ouverts, et qu’il faut avoir vécu le Dakar pour pouvoir pleinement comprendre son sens. Je ne demande qu’à y croire, mais quand la suite du discours vire dans le mélodramatique en déclarant qu’en annulant le rallye on abandonne l’Afrique à son sort, permettez-moi de douter de la crédibilité de telles paroles. Je cite : « Mais que va devenir ce continent sans le Dakar ? » On pourrait même se demander d'ailleurs comment diable les Africains faisaient-ils pour vivre avant le début de l’épreuve il y a trente ans ? Oser se poser de telles questions est révélateur d’un état d’esprit relativement déplacé - pour ne pas dire insultant - par rapport aux pays traversés.

Je n’ai pas dans l’idée de convaincre de prendre parti pour tel ou tel camp, pour la bonne raison que je ne sais moi-même quoi penser. La plus élémentaire des sagesses consiste à ne pas juger ce qu’on ne connaît pas, alors dans cette histoire encore je laisserai le doute guider ma réflexion. C’est d’ailleurs pour cela que je n’exposerai pas les arguments maintes fois entendus sur les problèmes de sécurité inhérents à la course ou, à l’opposé, les actions humanitaires menées en parallèle. A chacun de se faire sa propre idée. Ma seule opinion sur le sujet est que l’on devrait peut-être laisser les Africains s’exprimer, eux qui sont tout de même les principaux intéressés, au lieu de les instrumentaliser pour servir sa propre vision des choses. Là encore une certaine forme de condescendance est de mise, la même espèce de chapeautage malsain des affaires africaines que l’on a pu constater dans l’affaire de l’Arche de Zoé. Décidément le passé colonial semble encore bien proche dans l’esprit des Français qui se sentent responsables de populations sur lesquelles ils n’ont normalement aucune forme de pouvoir.

Dans toute cette polémique insoluble, on en a presque oublié les raisons tragiques qui ont poussé à l’annulation exceptionnelle du Dakar : le terrorisme a triomphé, froidement. Quels que soient les tenants et les aboutissants de l’épreuve, ce seul principe devrait suffire à faire réagir ensemble tous les protagonistes.


(C'est donc ça nos vies... 13.01.2007)

Politic Academy

Posté le 06.01.2008 par dje
Et ça y est c’est reparti. Une nouvelle année est passée, sans que je ne voie de grandes différences entre 23h59 et 00h01. Comme le veut la coutume, j’ai embrassé mes proches aux douze coups de minuit, sans grande conviction. Comme chaque fois, j’ai eu l’impression obsédante de me faire manipuler par un courant qui nous fait croire qu’il suffit de changer un chiffre pour changer nos vies. A d’autres… Pour ne faire de peine à personne, j’ai suivi la démagogie ambiante et souhaité une bonne et heureuse année à tous ceux qui comptent pour moi. Non pas que je ne crois pas à ces vœux, bien au contraire je souhaite de tout mon cœur le bonheur pour ceux qui m’entourent, mais je trouve ça tellement dérisoire, tellement futile, tellement désespéré… J’en avais pourtant des raisons de vouloir enterrer cette année 2007, mais la tête y était encore moins que les années précédentes.

Il y a longtemps que j’ai perdu l’habitude de prendre des "bonnes résolutions", sachant pertinemment que les promesses d’un soir de fête sont aussi peu fiables sur la durée que les mots doux plein d’espoirs d’une amourette naissante. Mais je m’étais quand même dit cette année que j’allais faire quelques efforts, ne serait-ce que pour avoir un peu plus de contrôle sur moi-même, sur mes émotions et mes ressentis, pour ne plus m’énerver pour rien, pour ne plus prendre parti pour des causes perdues. Prendre du recul par rapport à tout ce qui se passe autour de nous pour espérer toucher du doigt ce mot qui scintille comme une étoile au firmament : sérénité. Trois jours ont suffi pour briser ce bel état d’esprit, et il a suffi que j’ouvre un journal pour que mes vieux démons ne me rattrapent et que la colère ne monte en moi.

Vous n’avez pas pu rater l’information, elle fait la une des papiers et l’ouverture des 20h, sans que cela ne semble poser aucun problème aux journalistes chargés de l’annoncer. Je veux bien sûr parler de la notation que vont subir les ministres à partir de ce premier trimestre 2008, qui marquera à coup sûr un tournant dans la politique de ce pays. Nous voici de fait entrés de plein pied dans l’ère de la Politic Academy, où la destinée d’un ministre dépendra d’un nombre déposé sur son bulletin trimestriel. Cela faisait déjà longtemps que la communication était devenue le maître mot de nos dirigeants, multipliant les conférences de presse, les communiqués officiels, les déclarations fracassantes dont l’emphase du verbe cachent mal la pauvreté du texte. Mais là, d’un seul coup, on vient de franchir une étape qui n’est pas aussi futile qu’elle peut en avoir l’air.

L’évolution pourrait paraître aussi insignifiante qu’elle est risible. Juger nos ministres comme de jeunes écoliers, du premier de la classe au bonnet d’âne. En fonction des résultats peut-être certains iront-ils au coin avant d’être définitivement mis au piquet – mais que je sache ces pratiques n’ont pas attendu une vulgaire évaluation pour être mis en œuvre. Quelle est alors l’intérêt de cette notation ? On est en droit de se poser la question. Du ridicule on en vient au choquant lorsque l’on découvre que ce "travail" est effectué par les services d’un cabinet de consultants privés, et donc fatalement aux frais de l’Etat. Que dis-je l’Etat, je voulais bien sûr dire aux frais du contribuable : vous, moi, tous les Français autant que nous sommes. Et avec la flambée du marché du consulting, m’est avis que cela va se ressentir sur nos feuilles d’impôts… Vous me direz, cela devrait passer inaperçu au milieu des millions dépensés pour les déplacements aussi rapides qu’inutiles de notre cher Président, trimballant amis, femme et enfants dans les plus luxueux hôtels du globe aux frais de la princesse, ou encore pour les opérations communication visant à effectuer un Conseil des Ministres de façade dans les DOM-TOM. Ajoutons à ça les 140% d’augmentation du salaire présidentiel, et franchement on n’a plus aucune raison de douter du fait que la croissance est au plus haut ; l’Etat français ne sait même plus quoi faire de son trop-plein d’argent…

Ridicule et choquante, cette évaluation devient également profondément inquiétante si l’on considère les critères retenus pour chaque ministère. Petite revue de détails. La Culture par exemple sera jugée en fonction du taux de fréquentation des musées. Peut-être que je suis idiot, mais quelqu’un pourrait-il m’expliquer comment un ministre peut influer sur le nombre d’entrées dans un musée ? Cela me laisse perplexe… L’Education, poids lourd du gouvernement, sera d’autant bien notée que le nombre d’heures supplémentaires effectuées par les enseignants augmentera. Ah oui, c’est bien ça, faut les mettre au boulot ces fainéants ! Il serait temps qu’ils comprennent le concept du "travailler plus". Après tout l’Ecole aussi doit s’adapter à l’époque de l’économie de marché. Le savoir s’achète, ne l’oublions pas !

Enfin, et c’est ce qui fait bien évidemment le plus froid dans le dos, le tout nouveau Ministère de l’Immigration sera jugé au nombre d’étrangers reconduits à la frontière. Après le système des quotas, on franchit un nouveau pas dans la dérive xénophobe. Le régime de Vichy n’aurait rien trouvé à redire... Certains n’avaient pas hésité à parler de rafle à Cachan l’an dernier, j’ai moi-même l’impression que l’on est en train de mettre sur pied une version subtile et moderne des trains de la mort - destination différente certes, mais méthodes identiques. Le fait que cette information soit unanimement relayée sans scrupules et sans états d’âme par les médias et les personnages publics prouve en tous cas que le réseau dirigeant est bien implanté. Quelles qu’en soient les motivations, je ne pense pas exagérer en évoquant le terme de "collaboration"…

Alors, vous avez toujours envie de souhaiter à tous une bonne année 2008, pleine de tolérance et de bonne humeur ? De mon coté c’est décidé, la sérénité attendra encore l’année prochaine.


(C'est donc ça nos vies... 06.01.2008)
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