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dje
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Parce que désillusion est le plus joli mot qui existe, entrez dans mon monde de chroniqueur désabusé
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Blog Société
Date de création :
01.07.2007
Dernière mise à jour :
09.02.2009

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C'est donc ça nos vies...

Le marin, le navire et l'amer

Publié le 09/02/2009 à 12:00 par dje
Le marin, le navire et l'amer
Il n’est de bon marin que celui qui rentre au port avec son bateau. Ce sont les mots malheureux, fatalistes, mais tellement sensés, qu’a eu Roland Jourdain en rentrant au port de Ponta Delgada, aux Açores, à seulement quelques encablures de la fin de son tour du monde à la voile. Décision douloureuse d’abandonner une course dont il aura été un animateur majeur, trimballant sa bonhommie et ses traits d’humeur en tête depuis de nombreux milles, tout ça pour mieux préserver un navire blessé. Comment exprimer de façon plus magnifique le lien fusionnel entre un navigateur et son bateau, personnifié pour devenir le seul compagnon du solitaire durant trois mois de mer. Le bateau est l’âme du marin, sa raison d’être, alors plutôt sacrifier ses états d’âme personnels que le mettre en danger. C’est la règle du jeu, tacite mais inéluctable.

J’ai suivi "Bilou" depuis son passage de la Nouvelle-Zélande, lui l’éternel poissard, condamné à jouer les seconds rôles derrière le trop parfait Desjoyeaux. J’ai espéré qu’il dépasse le "professeur" lors de la remontée de l’Atlantique, histoire de chambouler un peu l’ordre établi qui semblait écrit d’avance. Qu’ils s’appellent Schumacher, Armstrong ou Desjoyeaux, les vainqueurs infaillibles ont toujours du mal à attirer de la sympathie, eux qui paraissent si peu humains. C’est très injuste au final, surtout au vu de la course exemplaire de Mich’Desj, parti faut-il le rappeler quarante huit heures après tous les autres. Mais il est difficile de se départir d’un tel sentiment… Peut-être aussi parce qu’on espère toujours un dernier rebondissement qui pourrait remettre en cause une histoire écrite d’avance. Sûrement même.

En fait de rebondissement, c’est Jourdain qui a dû rentrer au port prématurément, presque anonymement, dans les mêmes eaux açoréennes que j’ai arpentées l’été dernier. Quel contraste avec la remontée triomphale du chenal d’arrivée par Desjoyeaux à peine une trentaine d’heures plus tôt. Les Sables d’Olonne dimanche, Ponta Delgada mardi, un monde de différence pour deux skippers pourtant au coude-à-coude quelques jours plus tôt. Et surtout, un accueil tellement différent… Mais au-delà de la frustration profonde provoquée par un abandon, n’est-ce pas un retour à terre plus agréable à vivre ? J’en suis intimement persuadé.

Je n’ose imaginer les sentiments mitigés à l’idée de boucler un tour du monde. Quatre-vingt jours de solitude et d’éloignement salutaire, et aucune transition au retour. On aurait envie de savourer ses moments, les derniers, en solitaire, en égoïste. Voir la côte se découper lentement, mille après mille, lever la tête avec fierté mais sans esbroufe, et entrer tranquillement au port pour retrouver les siens, le tout dans un sentiment mitigé de triomphalisme impatient et de calme sérénité. Au lieu de ça, le littoral n’est pas encore en vue qu’une première vedette qui vient vous faire signe, puis une autre. Des voiliers de badauds des mers qui font de grands signes, curieux à outrance, des hélicoptères même. Un bruit assourdissant, des gens qui vous saluent alors même que vous ne les connaissez pas, touristes sans mérite désireux de s’approprier un peu de la magie de l’instant. Mais ce moment n’appartient à personne ! Il est celui du skipper, et je n’imagine à sa place avec quelle violence je pourrais repousser ces intrus non désirés. Usurpateurs, un tour du monde en solitaire s’achève en solitaire ! Et bientôt ce sera les micros, les caméras, les voleurs de rêve en tous genres. Oui vraiment, de quoi comprendre Bernard Moitessier de ne pas rentrer de sa longue route.

Au lieu de ça, Bilou, le tranquille, le serein, aura terminé son aventure dans le calme des Açores, loin de toute agitation. Et seuls ses proches et son équipe, les vrais en quelque sorte, ont été là pour l’accueillir. Assurément plus humain. Les JT et les paparazzis étaient absents, puisque dans ce monde un perdant n’attire décidément pas les foules, quelle qu’ait été la beauté de son histoire. Les rares images volées par un cameraman montrent un appontement des plus posés, où le héros a le temps de profiter de l’ambiance, de s’imprégner de chaque impression et de chaque sensation qui flotte dans l’atmosphère. Le temps de prendre le temps, tout simplement. Sûr qu’il aura su dans son malheur mesurer la chance de ce retour mesuré à la civilisation. On ne remonte pas d’une plongée sans paliers de décompression.

Alors oui, la déception prend souvent le pas sur toute autre sensation, car l’amer couvre toujours le sucré. Mais parfois, ce n’est pas toujours le vainqueur qui a le plus gagné. Dans l’univers des marins plus qu’ailleurs, la tranquillité n’a pas de prix.


(C'est donc ça nos vies... 09.02.2009)



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Voyage en première ligne

Publié le 12/01/2009 à 12:00 par dje
Voyage en première ligne
Ce sont les dernières destinations à la mode. Au diable les îles, le soleil, la belle vie, maintenant on va faire des virées dans les montagnes irakiennes, visiter les favelas de Rio ou parcourir les contrées tchétchènes. Dans ce monde où les conflits armés se succèdent et s’éternisent, le tourisme de guerre est un phénomène grandissant, galopant même. Moyennant un gros cachet, certains tour-opérateurs acceptent d’emmener des touristes inconscients dans des zones hautement dangereuses. Vous les avez peut-être vus lors d’un reportage d’Envoyé Spécial la semaine dernière. Edifiant.

On pourrait croire que ça part d’un sentiment noble, celui d’aller à la rencontre de peuples blessés, de leur apporter un peu d’espoir, et pourquoi pas d’aider l’économie locale via le tourisme. Il n’en est rien. Juste des quinquagénaires bien pensants avides de voir le feu de près, de toucher du doigt la réalité de la guerre, dans un voyeurisme écœurant. J’ai regardé ce reportage par curiosité, pour voir si à un moment une quelconque marque d’ouverture d’esprit interviendrait, mais c’était peine perdue. Pourtant ils le disaient avant de partir, ces pseudo-baroudeurs qui se la jouent bohème, leur but était d’aller vers les gens, de faire des rencontres, d’échanger. Au lieu de quoi on a l’impression de voir une colonie de vacances qui se promène dans un zoo, prêts à jeter des cacahuètes aux autochtones complètement perdus face à cette arrivée impromptue.

En ajoutant en sus l’œil déformateur de la caméra, on a l’impression de voir de la télé-réalité en temps de guerre. Les petites interviews en aparté des touristes renforcent le sentiment général de dégoût, eux qui sont là à parler de ce qu’ils ont cru comprendre des mœurs et de la réalité du pays dans un discours gorgé de condescendance et de moralité niaise. Ils prétendent vouloir communier avec la population et s’immerger dans leur culture, mais ils entrent dans les mosquées comme on entrerait à la Poste, sans enlever leurs chaussures et se plier aux coutumes, alors même qu’à deux mètres d’eux les fidèles sont en train de prier pour que la guerre s’arrête. Se sentent-ils vivants dans ces moments-là ? Se sentent-ils mieux de voir au plus près la souffrance des gens ? C’est en tous cas ce qu’expriment leurs visages.

Je les vois déjà rentrer chez eux, briller en société en racontant leur périple si dangereux au milieu des obus qui éclatent et des gens qui meurent. Ils oublieront bien sûr de préciser les moyens militaires mis en œuvre pour les sécuriser, voitures blindées et personnel de sécurité armé jusqu’aux dents. Qu’on ne vienne pas me parler de danger… A l’instant où des civils vivent dans la peur, eux traversent la ville avec une escorte à faire pâlir le pape. Suis-je le seul à être dérangé par ce contraste ? Mais eux ne se rendent compte de rien, c’est naturel, ils ont payé pour ça.

Le pire dans tout ça, c’est que la population les accueille à bras ouverts. Pris en otage par leur propre désillusion, ils ne comprennent pas le cynisme de la situation, espérant vraiment que ces visiteurs inattendus sont là pour les comprendre et les aider. Si ils savaient qu’ils ne sont que les jouets de professionnels sans scrupules qui exploitent la misère pour apporter leur dose de curiosité malsaine à des bourgeois en mal d’aventures insolites… J’en suis presque venu à souhaiter que ce bus saute sur une mine avant la fin du reportage. Vous vouliez voir la guerre ? Vous voilà servis ! Mais non, tout se termine bien, tout le monde rentre chez soi en ayant l’impression délicieusement douce d’avoir fait une bonne action et d’avoir donné un peu de rêve à des peuples en souffrance. Et sitôt la douane passée, tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Qu’il est facile d’être compatissant quand on se cache derrière une vitre ou un écran. C’est la bravoure des lâches que de se prétendre solidaire, et les lâches sont en train d’installer une dictature mondiale. Hélas, les paroles n’ont aucun poids face à la réalité des actes.


(C'est donc ça nos vies... 12.01.2009)

Comme un manouche sans guitare

Publié le 29/12/2008 à 12:00 par dje
Comme un manouche sans guitare
Noël est passé, ses images enchanteresses, sa magie innocente et sa consommation exacerbée. Parmi les musts des cadeaux déposés au pied des sapins par un vieux barbu qui n’a semble-t-il pas encore été touché par la crise, on trouve cette année, comme les précédentes d’ailleurs, le fameux kit "Guitar Hero". Description de l’objet : une grossière guitare en plastique munie de cinq grosses touches pour les accords de main gauche et d’un dispositif sommaire pour le grattage de fausses cordes par la main droite, le tout rattaché à une console de jeux pouvant reproduire des standards du rock. Sous-titre implicite de ce coffret : devenez un virtuose de la guitare virtuelle en quelques heures devant votre écran.

La belle affaire ! La question que je me suis posée il y a quelques années la première fois que j’ai vu le concept, c’est de me demander qui pourrait bien être acheteur d’une telle chose, qui précisons-le au passage tourne autour des cent euros, voire plus en fonction des options fournies. C’est vrai, si j’avais cent euros à mettre pour apprendre la guitare, autant en acheter une vraie, c’est quand même bien mieux. Déjà ça fait moins mal aux yeux, ça se trimballe partout sans avoir besoin d’une prise de courant, et puis c’est tout de même un bel objet que l’on est fier de montrer en société, il faudrait voir à ne pas l’oublier. Sans compter qu’emmener sa console pour gratouiller autour d’un feu de camp ou sur la terrasse d’un café, c’est pas ce qu’on fait de plus pratique… Le mythe du gratteux libre et poète qui fait tomber les jeunes filles en fleur en prend subitement un bon coup dans l’aile.

Quel grand naïf je fais… J’avais oublié que notre génération du tout numérique s’entiche du moindre objet à partir du moment où il est rattaché par un fil électrique. Une guitare en bois, hé l’autre, comment t’es ringard ! Voilà donc comment ce "jeu" – je n’oserais pas employer le terme d’instrument de musique, faut pas déconner – s’est retrouvé comme Le cadeau dans le vent, décliné depuis sous de multiples versions : batterie, micro, ou je ne sais quoi encore de plus affreux. Et là je me dis, c’est pas possible, au bout d’un moment les gens vont s’apercevoir de l’arnaque. Non vraiment, la supercherie est trop grosse. C’est ça, cours toujours… Plus de trois ans que ça dure…

Après tout, quoi d’étonnant à ce succès ? Avoir l’impression d’être un virtuose en seulement deux heures de temps, c’est tout de même quelque chose d’appréciable. Cela s’inscrit dans la logique d’une société pressée où tout est possible de façon très rapide pour peu qu’on s’en donne les moyens. Tu veux être célèbre ? Participe à un casting de télé-réalité, résultat garanti. Ou mieux tiens, monte un buzz sur internet. Tu veux faire de la politique ? Demande à ton papa, il pourra sûrement te filer un coup de main en douce. Tu veux être un dieu de la musique ? Achète Guitar Hero… Bon, à y regarder de plus près, le résultat relève bien plus souvent de l’artifice que du concret, mais peu importe puisque seule l’image compte. Il y a bien longtemps que le dilemme de l’homme public ne concerne plus l’antagonisme être et avoir, mais bien être et paraître.

Le pire dans tout ça, c’est de voir qui se corrompt à s’associer avec ce concept. Des artistes légendaires tels que AC/DC, Audioslave, David Bowie ou – oh, horreur ! – les Red Hot Chili Peppers ont accepté la reprise de certains de leurs titres adaptés à la sauce Guitar Hero. Besoin d’argent, d’un nouveau public, recherche de nouveauté peut-être ? Je ne veux même pas connaître la raison de cette compromission. Mais le pire, c’est bien Gibson qui donne son accord pour que ses guitares soient reproduites pour le bien du jeu. Gibson, un nom qui fait baver les musiciens de tous âges par la qualité de ses instruments. Tenir une Gibson entre ses mains et avoir le privilège d’en jouer est un moment intense pour tout guitariste. Et voilà que même cette firme mythique vend son image, pour le bien d’une pâle adaptation sur une console de jeux ! Les bras m’en tombent… Pas très grave en même temps, si je veux continuer à jouer de la guitare les pieds me suffiront amplement moyennant une bonne vieille version de Guitar Hero.

Django, Jimi et les autres, pardonnez-nous d’offenser ainsi vos mémoires. Encore heureux que vous soyez nés à la bonne époque, sinon vous ne seriez peut-être devenus que de tristes gamers accrochés à leur guitare en plastique. Ca aurait été tout de même dommage.


(C'est donc ça nos vies... 29.12.2008)

Si ce n'est toi c'est donc ton frère

Publié le 15/12/2008 à 12:00 par dje
Si ce n'est toi c'est donc ton frère
Nous vivons dans une jungle, le saviez-vous ? Tout ce qu’il y a de plus aseptisée et civilisée en apparence, mais où les fauves règnent en maître et accordent aux faibles le droit de vivre ou non, de s’exprimer ou non, et l’opportunité de devenir un jour eux aussi un membre de la caste dominante. Carnivores ou carnassiers, quelle différence au final ? La viande rouge s’est transformée en pouvoir, mais au final le parallèle va bien plus loin que le cadre de la simple métaphore. Et au milieu de cette loi du plus fort, il y a les gentils agneaux, ceux qui montrent patte blanche et espèrent se faire bien voir des puissants pour grappiller eux aussi une petite boulette de viande, même ridicule, et changer un jour de régime alimentaire.

Dans la longue histoire des agneaux qui ont voulu se faire plus voraces que les lions, peu en ressortent vivants. Et un de plus vient de s’ajouter à la liste, j’ai nommé le doux et gentil Bruno Julliard. Comment oublier celui qui s’était dressé il y a trois ans comme le porte-parole des étudiants en colère, boutant le CPE hors de la loi française avec force interviews et plateaux télévisés ? Je m’étais longuement interrogé à l’époque sur sa légitimité et ses motivations, ne parvenant pas malgré tous mes efforts à me retrouver dans cet homme qui prétendait guider nos cortèges. La seule mobilisation, dans le nombre comme dans la durée, aurait dû suffire à faire plier le gouvernement coupable d’excès manifeste de connerie à l’idée de pondre le contrat de travail le plus discriminatoire de l’histoire de la République. Alors quel besoin était-il de mettre en avant un leader, si charismatique soit-il derrière ses allures inoffensives de gendre idéal ? N’est-ce pas ce que l’on appelle pudiquement de l’opportunisme ?

Mauvaise langue ! Jamais le cher Bruno ne se laissera embrigader par un mouvement quel qu’il soit. Enfin, c’est ce qu’il disait à l’époque… Et pourtant, même pas un an après avoir quitté la présidence de l’UNEF, le voilà discrètement introduit dans les hautes sphères du parti socialiste. Toujours étonnant de constater comment l’odeur de viande fait tourner les têtes et oublier les paroles de la veille. De l’opportunisme à l’arrivisme, il n’y a parfois qu’un pas. Mais peut-on en vouloir à quelqu’un de se ranger du coté des puissants ? Je prête l’oreille et entend ça et là ceux qui ont le blâme et la critique facile, et je rigole sous cape en me disant – je pense sans trop me tromper – qu’au moins la moitié d’entre eux se seraient comporté de façon totalement similaire. Les méandres de l’esprit humain ne sont finalement pas si tortueux, j’en viendrais presque à me dire qu’ils sont hautement prévisibles.

Mais à fricoter avec les carnivores on en veut toujours plus, on perd sa lucidité, et on n’hésite plus à s’attaquer à ses nouveaux congénères. Une petite bombe lâchée discrètement, j’aurais même envie de dire sournoisement tant cela fait réchauffé, la chose suffit à faire son effet. Car comment qualifier autrement que par le mot "effet" la révélation soudaine de l’ex-agneau docile soudainement devenu félin affamé : lors de sa croisade anti-CPE Bruno Julliard aurait eu en privé le soutien total de Nicolas Sarkozy, avide de faire tomber son collègue et néanmoins concurrent Dominique de Villepin. Une vraie jungle, il n’y a pas de doute. Au-delà de la passe d’armes politicienne qui n’est pas franchement étonnante – qui pourrait oser parler de véritable révélation ? – je m’interroge sur le but de la manœuvre médiatique. Désir de transparence ? J’ai comme un doute persistant, surtout trois ans après. Auto-publicité pour se remettre sur le devant de la scène ? Oui, c’est déjà plus possible, le personnage ayant déjà maintes fois montré son amour de la place médiatique. Tentative de décrédibilisation ? Bien tenté, mais le manque de conviction risque fort de se retourner par un méchant coup de règle sur les doigts. Il ne suffit pas de se mettre une crinière postiche pour avoir l’air d’un lion. Le dur apprentissage de la loi de la jungle.

Arriviste, on pourrait trouver que le mot est un peu fort. Profiteur serait peut-être plus juste. Quoique, j’ai du mal à faire un vrai distinguo. Il y a des fois ou nombre d’adjectifs viennent en tête sans qu’aucun ne colle parfaitement, et dans ce cas-là il vaut mieux ne rien dire. Dans la plupart des cas d’ailleurs, que l’on soit lion ou agneau, si on n’a rien à dire d’utile, autant s’abstenir de brasser du vent. Comprenne qui voudra.


(C'est donc ça nos vies... 15.12.2008)
Source de l'image: www.leplacide.com

Tous responsables ?

Publié le 03/11/2008 à 12:00 par dje
Tous responsables ?
Quelle belle journée que le vendredi, fin d’une laborieuse semaine et jour annonciateur d’un week-end plus ou moins reposant. Malheureusement en certains cas même le vendredi quelques éléments extérieurs parviennent à vous pourrir la vie. Quoi par exemple ? Apprendre que l’on fête les cinq années d’existence des petites boîtes sournoises et furtives qui violent votre droit à l’image sur le bord des routes françaises. Et oui, souhaitons tous en chœur un bon anniversaire aux radars automatiques ! J’ai hésité à acheter un gâteau pour l’occasion, mais je me suis ravisé en me disant que les cinq bougies auraient tendance à me rappeler le nombre de points restants sur mon permis. Heureusement que je suis salarié de l’Etat français, cela fait (un peu) passer la pilule des centaines d’euros déboursés pour engrosser mon employeur sous un prétexte scandaleusement nommé "conduite dangereuse" en bas du petit papier bleu.

Je râle, évidemment ça ne me fait pas plaisir, mais je me plie bien volontiers à la règle. Après tout je la connais, tant pis pour moi. Deviendrai-je soumis ? Non, juste exaspéré par ces milliers d’automobilistes qui passent leur temps à parler des radars, tout en se défendant par la suite que de toutes façons eux ils respectent les limitations. Alors qu’est-ce que vous en avez à faire des radars, si vous respectez la loi ? Bande de moutons démagogiques, vous m’écoeurez. Le fait est là : le nombre de tués sur la route est en constante diminution. Si le prix à payer pour cela est une amende de 90 euros arrivant selon un rythme bi-annuel régulier, peut-être cela en vaut-il la peine. Le jour où je serai moins con je ne me ferai plus prendre, et tout le monde sera gagnant, y compris l’environnement et la couche d’ozone - Qui a parlé de démagogie ?

Cinq points, le couperet commence à se rapprocher, mais ne comptez pas pour autant que je me rende dans un de ces stages pour récupérer des points à grands coups de billets de 200 euros. Procédé absolument scandaleux qui amnistie les riches sans rien pardonner aux pauvres. La règle est simple : aie de l’argent, tu pourras facilement rattraper tes bêtises, rire des pauvres sans le sou et planer bien haut au-dessus des lois, tout en fournissant une nouvelle forme d’impôt sur la fortune à l’Etat français. On pourrait croire que tout le monde y est gagnant, automobilistes comme dirigeants, mais ce système ne fait qu’augmenter sournoisement des disparités sociales déjà bien larges. La sécurité routière se monnaye sévère, et devient une part non négligeable du budget français, sans que l’on sache trop à quoi il est réutilisé.

Tant qu’à parler de nouvelle forme d’impôt, on pourrait aussi évoquer les fameux gilets jaunes. Si ça ce n’est pas de l’achat imposé ! Ou alors une forme déguisée de vente forcée pour relancer la consommation, qui sait… Et que voit-on désormais ? Des gilets de tailles diverses pour toute la famille, y compris les touts-petits. Cela tombe sous le sens, quand vous tombez en panne en pleine nuit, c’est toujours votre gamin de cinq ans que vous envoyez réparer la voiture sur le bord de la route. Mieux que ça, pour 13,5 euros l’automobiliste averti peut même déguiser son animal favori de bandes réfléchissantes pour le voir dans l’obscurité la plus totale. L’utilité pour la sécurité routière je ne sais pas, mais en tous cas pour promener son chien la nuit c’est une idée de génie. Qu’on ne vienne pas me dire après cela que cette mascarade n’a aucune visée commerciale. Ce n’est pas Karl Lagerfeld qui y changera quelque chose.

Dormez tranquilles chers possesseurs de véhicules motorisés, l’Etat prend soin de vous, à défaut de votre porte-monnaie, pour le meilleur et pour le pire. Tant qu’il y aura des gentils gens plein de bonne foi pour étaler leurs gilets jaunes sur le siège passager, les mêmes qui prétendent ne jamais dépasser la vitesse autorisée, il n’y a pas de raison que cela cesse. Puisqu’on peut tout nous faire passer et qu’on l’encaisse avec un grand sourire, pourquoi se priver ? Je me demande d’un coup si il y a une raison à tant de bonne volonté gratuite. Mais oui après tout, les bandes réfléchissantes brouilleraient-elles les flashs des radars ? Si ça se trouve c’est ça, et il n’y a que moi qui n’ai rien compris. Je vais de ce pas griller un radar pour vérifier cette hypothèse.



(C'est donc ça nos vies... 03.11.2008)

Le choc des mots, le poids de l'ego

Publié le 20/10/2008 à 12:00 par dje
Le choc des mots, le poids de l'ego
Qui a dit que la littérature n’était plus à la mode, dépassée par l’avènement de la société de communication et l’omnipotence du web ? Erreur, le marché du livre ne s’est jamais aussi bien porté. Enfin quantitativement parlant, parce que pour la qualité on repassera. Le livre est même devenu le moyen principal de communication pour toutes les têtes connues de notre monde. Pas une catégorie qui ne passe au travers : journalistes, chanteurs, sportifs, hommes politiques, comédiens, jusqu’aux hommes de main des plus puissants qui ont forcément moultes anecdotes croustillantes à raconter, tous y vont de leur petit couplet, dans le seul et unique but d’exposer leur vie et leur façon de penser au regard acéré et peu indulgent de la page blanche. Evolution de moeurs logique qui nous fait entrer de plein pied dans l’ère du roman-réalité. Se prendre pour un écrivain est aujourd’hui le meilleur moyen de revenir sur le devant de la scène, d’enchaîner par la suite interviews et émissions en tous genres, et rester ainsi en haut de l’affiche. Mais que cette affiche est terne la plupart du temps.

Prenez le temps de vous promener dans les rayons de librairie des grandes surfaces, vous ne verrez que ça : des piles d’ouvrages fades et sans contenu, maladroitement écrits par des personnages aussi insipides dans leur vie qu’ils peuvent être doués dans leur domaine, et dont chaque titre pourrait être résumé par « ma vie, mon œuvre, ma philosophie ». Quel ego surdimensionné peut ainsi pousser des gens nullement doués pour l’écriture vers l’exercice hautement périlleux de l’autobiographie ? Comment peut-on avoir la prétention délibérée de se dévoiler en public en pensant intéresser le lecteur lambda ? Au diable ces considérations terre-à-terre, l’heure est à la pluralité et plus personne ne peut se contenter de rester cantonné dans sa spécialité. La conséquence ? Les sportifs chantent, les chanteurs écrivent, les écrivains jouent la comédie, les acteurs se politisent - où est-ce l’inverse ? - et à de rares exceptions près la même impression générale que chacun ferait aussi bien de se contenter de faire ce qu’il sait faire le mieux. Les ventes sont là pour prouver le contraire évidemment, mais j’ai depuis longtemps abandonné le baromètre populaire pour me faire une idée de la qualité d’une œuvre.

Difficile de s’y retrouver dans cet amas informe de couvertures racoleuses cachant des pages rédigées à la va-vite. Les vrais talents se retrouvent noyés, sans aucune portée médiatique, devenant les victimes collatérales d’une auto-régulation qui n’est finalement pas si éloignée d’une certaine forme de censure institutionnelle par indigestion chronique. On ne remarque un livre que si il choque, si il agresse, si il provoque, et si possible gratuitement. Le choc des mots, le poids de l’ego, ou comment faire de sa vie privée un fond de commerce. Le hiatus est manifeste avec la vocation première du livre qui est justement de profiter d’un temps d’attention plus élevé que les autres sources de communication pour pouvoir soulever des vraies questions, raconter des vraies histoires, sans crainte de se faire zapper au bout de deux minutes par une page de publicité – peut-être que le temps de la publicité dans les romans n’est pas si éloigné que ça après tout.

Je suis fatigué de voir ces messieurs venir s’expliquer sur les plateaux, et prétendre qu’ils n’ont pas voulu dire ce qui est écrit de leur main. Choquer ouvertement pour créer la polémique, puis profiter du micro tendu pour adoucir les angles et expliquer sa vraie position, la méthode ne date pas d’hier mais tend à se généraliser en toute impunité. Tout le monde se plie désormais à cette façon de faire, sans quoi le message n’atteindra jamais sa cible. Je suis toujours sidéré de voir un ex-otage des Farc sortir un livre trois mois après sa libération. Trois mois… Comment peut-on espérer rédiger quelque chose en si peu de temps ? Et au-delà de ça, est-ce un délai suffisant pour tirer pleinement le bilan d’une expérience aussi traumatisante ? Assurément non. Mais voilà, il faut profiter de la vague tout de suite, quitte à sacrifier la qualité, sous peine de voir ses écrits sombrer dans l’oubli. S’adapter ou se taire, voilà le choix proposé aux écrivains d’aujourd’hui. Si chaque époque de l’histoire a eu son école littéraire, il ne reste plus qu’à trouver un néologisme pour décrire celle que nous vivons. L’insipisme, oui, ça pourrait coller.


(C'est donc ça nos vies... 20.10.2008)

Passé sous silence

Publié le 07/10/2008 à 12:00 par dje
Passé sous silence
On n’entend parler que de ça, partout, à toute heure, krach boursier, 11 septembre de la finance, récession, que de mots vains et menteurs pour terroriser l’opinion… A l’heure où les économistes du monde entier se pressent au chevet du système capitaliste pour sauver un patient en état critique atteint d’un cancer généralisé qu’il a lui-même provoqué par des excès peu conseillés, on en viendrait presque à oublier les vrais médecins, ceux qui s’occupent des vrais problèmes qui touchent les gens dans leur chair et leur sang. Heureusement quelques pics médiatiques viennent de temps en temps remettre dans la lumière ces chercheurs qui œuvrent dans l’ombre, bien loin des basses considérations financières. Vingt-cinq ans après, Francçoise Barré-Sinoussi et Luc Montagnier ont enfin été récompensés par le Nobel de médecine pour leur découverte du virus du Sida. Il était temps.

Cette reconnaissance pose quelques interrogations. Il n’est pas fréquent de voir l’Académie décerner ses prix pour des travaux si anciens, ce qui en fait un évènement tout sauf anodin. Au-delà du symbole, il semblerait qu’un nouveau coup de projecteur soit remis en direction d’une maladie qui peu à peu tend à se banaliser dans l'opinion générale, après plusieurs années de campagnes de sensibilisation insistantes et efficaces. Il n’y a pas si longtemps encore les débats étaient nombreux sur le Sida, sur les comportements à risque, et des opérations de prévention aussi simples que les campagnes "préservatif à un franc" se multipliaient. De tout ça il n’est plus question depuis quelques temps. La faute à une marketisation de la santé? On ne parle plus de la maladie, comme si elle était vaincue, comme si elle n’existait plus. Et pourtant… Pire que ça, les nouveaux traitements tri-thérapiques apparaissent comme des remèdes miracles qui atténuent la gravité de la séropositivité. Ceux qui suivent ces traitements pourraient pourtant témoigner de leur caractère lourd, contraignant, presque invivable. Non, être séropositif n’est toujours pas une banalité, et non la maladie ne recule pas, loin de là. Les chiffres peuvent en témoigner dans leur froide et implacable vérité.

La volonté manifeste de l’Académie Nobel de remettre la lutte contre le Sida sur le devant de la scène est louable, mais le moyen employé est par contre inquiétant car il montre le peu d’avancées scientifiques dans le domaine. Etre obligé de remonter en 1983 pour récompenser la lutte contre la maladie, au-delà du symbole des vingt-cinq ans et du mérite incontestable des deux chercheurs, c’est admettre implicitement qu’aucun travail de recherche n’a donné de résultats significatifs ces dernières années. Plutôt inquiétant… Voilà en tous cas de quoi ramener sur terre les naïfs qui penseraient que la bataille est gagnée.

Au fait, un troisième lauréat partage ce prix, il s’agit de l’allemand Harald zu Hausen pour ses recherches sur le cancer du col de l’utérus. Curieusement, les médias ont souvent occulté ce point. Est-ce parce que ce chercheur a le grand défaut de ne pas être français ? J’ose espérer que non, mais j’avoue que je n’en serais pas totalement surpris. Sous couvert de mots trompeurs tels que la fameuse "unité nationale", le patriotisme semble en effet redevenir une doctrine particulièrement à la mode en ce moment.


(C'est donc ça nos vies... 06.10.2008)

Maudits soient les yeux fermés

Publié le 05/08/2008 à 12:00 par dje
Maudits soient les yeux fermés
Je suis là, debout sur le pont, seul à la nuit tombée, un vent frais dans les cheveux. Devant moi l’océan. A ma gauche, à ma droite, toujours l’océan. Derrière moi la forme massive et imposante de ce puissant navire qui se découpe dans la pénombre, et derrière lui l’océan, encore… Je m’imagine déjà la scène que je vais vivre tous les jours pendant un mois et demi, et ça commence dans trois jours. Pour des raisons professionnelles, je suis amené à embarquer sur un bateau pour faire la carte des fonds sous-marins, partir loin, très loin, en plein milieu de l’Atlantique, à cinq cents kilomètres au large des Açores. Coupé de tout, coupé du monde, sans aucun moyen de communication. Une vie en autarcie avec les quelques trente scientifiques et dix membres d’équipage qui vont m’accompagner. Comme un résumé d’une société miniature qui va se côtoyer pendant quarante jours et quarante nuits.

Cet océan que je chéris et qui me manque dès que je le quitte va donc me happer, m’avaler, puis me recracher comme un vulgaire coquillage. Dans quel état, je n’en sais rien. Nul ne peut préjuger de ses réactions face à une telle expérience. Un retour aux sources, loin de la civilisation, loin de toute l’agitation ambiante, loin des querelles vaines et des débats insolubles. Presque forcé, je ne pourrai donc assister à ces Jeux Olympiques où tout est écrit d’avance puisque rien n’est laissé au hasard et que personne, ni politique, ni sportif, ni journaliste, n’osera avoir un mot plus haut que l’autre. Je ne saurai pas qui de Siné ou de Philippe Val arrivera à drainer derrière lui le plus de sympathisants pour mieux mener à bout un combat des chefs dans lequel absolument tout le monde est perdant, même ceux qui n’ont rien à voir dans l’histoire, mais où chacun se complaît à donner son opinion en étant certain de la véracité de ses propos. Je ne serai pas là pour voir le Tricastin nous péter à la gueule pendant qu'Areva continuera à nous dire qu'il n'y a aucun danger. Je ne saurai pas non plus qui sera le gagnant de Secret Story et de Koh-Lanta, et si la reformation des Spice Girls va pouvoir se faire. Ô noble Poséïdon, que de tracas tu me causes en m’éloignant de tout ça !

J’attends ce départ comme une délivrance depuis trois mois, une renaissance nécessaire. Et même si au final, une fois arrivé devant l’obstacle, je me rends compte qu’il arrive peut-être au mauvais moment parce qu’il y a tout de même certaines choses que je rechigne à laisser sur le quai, cet exil passager n’en est pas moins un soulagement. Parce que quand la flamme semble vaciller, que le feu sacré paraît parfois sur le point de s’éteindre, un bon souffle d’air marin ne peut qu’être bénéfique pour relancer des braises qui ne demandent qu’à s’enflammer. L’essoufflement me guette depuis quelques temps, je le sens, il est là, sournois, se cachant derrière la routine, les insomnies et l’angoisse de la page blanche. Mes derniers écrits étaient poussifs, et si j’ai pour habitude de ne jamais être satisfait de mes textes, ceux-là m’ont paru particulièrement fades, sans saveur, sans envie. J’ose espérer qu’il en sera autrement à mon retour. Non, j’en suis sûr en fait.

Plus qu’en cartographe ou qu’en scientifique, je vais surtout me transformer en sociologue durant ces cinq semaines en bateau. Vivre repliés les uns sur les autres sans aucune activité extérieure implique nécessairement des rapports particuliers, et c’est surtout ça qui m’intéresse dans l’aventure. La comédie humaine dans toute sa splendeur : une unique scène, quelques acteurs, un fil rouge, et l’histoire pourra commencer à se broder de petits détails en grands discours. Quelle perspective passionnante ! Nul doute que j’aurai des choses à raconter à mon retour, mais d’ici là ce sera le silence radio. Le même silence qui bercera mes nuits dans le calme plat de l’anticyclone des Açores, sans bruit de voitures ou de voisinage pour me perturber.

A vous tous qui me lisez, je donne rendez-vous le 21 septembre. D’ici là tâchez de garder l’œil ouvert pour ne pas vous laisser abuser par des apparences de plus en plus trompeuses. Et bien sûr, bons Jeux Olympiques à tous puisqu’il n’y a que cela qui importe.


(C'est donc ça nos vies... 05.09.2008)

Bienvenue chez Mademoiselle Fleur

Publié le 28/07/2008 à 12:00 par dje
Bienvenue chez Mademoiselle Fleur
Les philosophies héritées des traditions orientales et du bouddhisme ont toujours beaucoup de choses à nous apprendre. Et en premier lieu que dans cette recherche de la voie du juste milieu, il y a toujours de la place pour trouver des sources de satisfaction même dans les moments qui semblent en comporter le moins. Vous devez vous demander en lisant cela quelle mouche m’a piqué de partir dans des délires métaphysiques : j’ai juste envie de vous parler d’un groupe de musique découvert il y a de cela un an. L’histoire se passe dans une file d’attente pour un concert d’Olivia Ruiz à Paris. Ceux qui m’ont connu il fut une époque se demandent sûrement ce que je faisais à un tel concert. Je leur répondrais qu’avec le temps les gens changent, surtout quand ils ressentent le besoin d’une tentative sentimentale désespérée, et que finalement le concert était vraiment fantastique, même si il n’a pu totalement soigner les douleurs au cœur ravivées en cette occasion. Bref, dans l’échec majuscule que fut cette soirée, il est un petit détail anodin qui un an plus tard m’empêche de tout regretter. Un CD 3 titres nonchalamment distribué, à la sauvette, dans la rue, et assurant la promotion d’un jeune groupe bordelais au nom sonnant comme un vent de fraîcheur : AlaSourCe.

On ne cesse de nous vanter depuis des années le renouveau de la musique dans l’Hexagone et de mettre en avant la soi-disant "nouvelle chanson française". Je suis pour ma part fatigué des miaulements effarouchés d’un Vincent Delerm, du ton faussement caustique d’un Bénabar ou du manque flagrant d’inspiration d’un Raphaël. Et je n’évoquerais même pas le cas Carla Bruni… Pas grand motif à se réjouir devant ce magma informe face auquel nous devrions crier au génie. Désolé non, pas pour moi… Alors on se penche vers les petits groupes, ceux qui malheureusement ne perceront sans doute jamais, et on tombe sur des perles. AlaSourCe en fait partie, et reste sans doute possible la plus belle découverte musicale que j’ai faite depuis des années.

En écoutant leur musique, on voyage, on s’oublie. Cela peut paraître un peu léger, voire naïf, c’est juste touchant de simplicité et de fraîcheur. L’accompagnement subtil piano-accordéon-violon-contrebasse souligne parfaitement le timbre des deux sœurs qui assurent le chant, et dont les voix jumelles se répondent et se mêlent dans un écho surprenant de sensualité. Les parties instrumentales sonnent étonnamment juste, rehaussant encore un peu plus la qualité de l’ensemble. Les textes sont eux ciselées, taillés dans du diamant brut mais polis à la perfection. On peut les lire sans l’appui de la musique, on croira alors à de la vraie poésie. C’est suffisamment rare pour être noté. Les paroles prennent néanmoins tout leur sens lorsqu’elles s’accordent sur cet accompagnement musical arrangé sur mesure. Oui, sans conteste, avec leur premier album intitulé Charmante soirée chez Mademoiselle Fleur, le quintet bordelais touche du doigt quelque chose de vrai, d’authentique, de diablement juste.

Il n’est jamais facile de faire partager ses coups de cœur juste avec des mots. Ces mots à la fois menteurs et traîtres qui ne peuvent jamais réellement exprimer ce qu’ils cachent derrière. C’est pourquoi je vous encourage à filer de toute urgence sur le site officiel du groupe (1). Ecouter leurs morceaux, éventuellement commander leur album, faire vivre la magie qui s’est opérée sous mes oreilles, au moment où je m’y attendais le moins. Ce que vous y trouverez en vaut la peine.

On peut tomber amoureux d’une musique, je le savais déjà. Mais cela devient de plus en plus rare, et c’est regrettable. Pourquoi précisément ce groupe ? Je n’en sais rien, c’est comme ça. Certaines choses ne s'expliquent pas... La musique me parle, autant que les thèmes abordés, flânant avec légèreté de la nostalgie de ses racines à la difficulté d’exprimer ses ressentis, de l’exil forcé d’un cœur trop tendre aux difficultés du processus d’écriture. Chacun peut y trouver ce qu’il veut bien y prendre et en ressort conquis. Oubliez la bande à Delerm, tristes et formatés derrière leur apparente originalité. Le renouveau de la chanson française est là.

Point de cynisme et de troisième degré dans cette chronique. Est-ce le signe d’un manque d’inspiration ? Peut-être, mais aussi une envie de faire partager un coup de cœur qui le mérite. Parce que leur Petit Carnet exprime à merveille des choses tel que je ne saurai jamais le faire, il vaut parfois mieux laisser s’exprimer les artistes.


(C'est donc ça nos vies... 28.07.2008)

(1): http://www.alasource-music.com/

Esprit anesthésié

Publié le 21/07/2008 à 12:00 par dje
Esprit anesthésié
Je ne m’en étais même pas aperçu, jusqu’à ce qu’on me le fasse remarquer en milieu de semaine. Je n’ai pas écrit de chronique la semaine dernière, et c’est à peine si je m’en suis rendu compte. L’esprit embrumé par la chaleur d’un été sans saveur à errer dans les rues parisiennes, je commence moi aussi à être anesthésié par cette drôle d’ambiance qui flotte sur la capitale de façon invisible, bien plus présente encore que la pollution. Un air vicié qui enlève l’humanité à qui le respire, devenant un pantin sans âme enfermé dans son train de vie de citadin pressé. Je lutte de toutes mes forces pour retenir ma respiration, ne pas être un zombie au regard perdu dans le vague qui ne daigne même plus regarder les gens qu’il croise. Il faut croire que rester en apnée trois années durant implique de temps en temps une petite bouffée d’oxygène, aussi nocif soit-elle.

On a beau le raconter en province comme une sorte de légende urbaine, se moquer du mode de vie parisien, vanter le tryptique métro-boulot-dodo et la grisaille encore plus présente dans le visage des gens que dans le ciel de la capitale, on n’en est pas moins surpris de constater que la vie ici est exactement comme on la décrit. Fade. Impersonnelle. Insupportable d’inexpression et d’absence de contact. On ne se regarde pas, on se bouscule, on s’insulte, ou pire, on s’ignore. Ce n’est pas que le contact soit particulièrement le fort de mes racines rochelaises, pays on l’on est particulièrement avare de paroles superflues. Mais le ressenti est différent, c’est juste une espèce d’accord tacite, un respect mutuel de ne pas interférer dans la vie de l’autre sans lui demander son accord, en aucun cas de l’ignorance. Alors qu’ici, à l’ombre des immeubles, le silence n’est qu’une froide et implacable forme de condescendance. L’individu n’existe pas en tant que tel, noyé dans la masse informe d’une foule sans liant.

Se sentir en vie lorsque l’on est avalé dans cet amas de morts-vivants est une véritable épreuve, malheureusement perdue d’avance. La maladie est contagieuse et se propage sans que l’on s’en rende compte. Et lorsque l’inhumanité qui nous touche devient finalement évidente, il est déjà trop tard. Combien de fois ai-je eu envie de hurler dans le métro, pour réveiller ces ersatz d’êtres humains bercés par la monotonie des rails. Pour me réveiller moi-même aussi, sauver le peu de lucidité qui me différencie encore des gens qui m’entourent. Les secouer, les lever, leur crier qu’eux aussi ils sont vivants. Je suis vivant ! Et vous aussi vous êtes vivants bordel ! A quoi bon… Je doute même que quelqu’un me remarque…

On dit que l’été est la plus belle période pour vivre à Paris. Disons que c’est la moins pénible., parce que les gens sont peut-être un peu plus ouverts, ou alors parce qu’il y a plus de touristes, et que eux prennent - un peu - le temps. Il n’en reste pas moins que comme à chaque période de l’année je préférerais être ailleurs. M’échapper de cette bulle intemporelle, juste quelques jours, le temps d’une cure de désintoxication. Comme un besoin irrépressible d’une bouffée d’oxygène, d’une vraie, celui chargé d’iode et d’humidité. Au lieu de ça je n’entends même plus le cri des mouettes au-dessus de ma tête, et le bruit stressant du trafic a remplacé celui du ressac apaisant de l’Atlantique.

En vérité, si je n’ai pas délivré de chronique la semaine dernière, c’est justement parce que je profitais d’un de ces breaks nécessaires à mon équilibre, loin là-bas sur mon Ile de Ré. Vous savez, Ré la blanche, celle que l’on fait toujours deviner dans les mots-croisés sous la définition "Ile de France". Honteux mensonge, car la vraie Ile-de-France n’a pas grand-chose à voir, et le contraste saisissant n’encourage pas à l’extase.

Je n’intitule plus mes billets hebdomadaires sous le titre "Chroniques d’un expatrié", mais finalement rien n’a vraiment changé. Expatrié j’ai été, expatrié je suis encore. La vie n’est décidément qu’un éternel recommencement.


(C'est donc ça nos vies... 21.07.2008)
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