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Parce que désillusion est le plus joli mot qui existe, entrez dans mon monde de chroniqueur désabusé
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Catégorie :
Blog Société
Date de création :
01.07.2007
Dernière mise à jour :
21.07.2008
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Chroniques d un expatrie

Dans le port de Stockholm...

Posté le 05.05.2008 par dje
Oui, je sais ce que vous allez me dire : j’avais promis les chroniques sur mon périple en Suède dès mon retour, et il a fallu au final deux semaines pour que je publie la deuxième partie du récit. Mais que voulez-vous, le processus d’écriture est parfois difficile à dompter, et il est plus délicat d’écrire sur une expérience personnelle, avec son lot de découvertes et de ressentis, que sur des faits d’actualité aussi subtils soient-ils. J’avais mis trois semaines cet été à trouver les mots justes pour décrire ma rencontre si particulière avec Andy, pour être sûr que les émotions sincères et vraies que j’avais ressenties transpiraient à travers ma prose maladroite (1). Si j’ai eu besoin de deux semaines cette fois-ci pour coucher sur papier ma découverte de Stockholm, c’est parce que là encore j’ai été relativement touché par cette ville.

Depuis maintenant deux ans, j’ai eu la chance de visiter quelques-unes des réputées plus belles villes européennes : Paris, Amsterdam, Budapest, Londres ou encore Prague. Pourtant, au-delà de leur attrait touristique et culturel indéniable, aucune de ces villes ne m’a parlé comme Stockholm. Là-bas, je me suis senti comme chez moi. Est-ce la fraîcheur du vent marin venu de la Baltique ? Est-ce cette humidité si familière dans l’air, ou encore le cri des mouettes sur les quais ? Je n’en sais rien… Evidemment, tant de choses dans la capitale suédoise me ramènent à la ville qui m’a vu naître et dont le sang coule dans mes veines. Stockholm, c’est La Rochelle en – beaucoup – plus grand. Plus grand oui, mais sans tous les défauts qui existent habituellement dans une ville de cette taille. Tout y est paisible, calme, serein. Comme une invitation permanente à la paix intérieure.

Pour vous retracer brièvement le contexte, la ville est constituée de plusieurs îles qui se côtoient dans l’un des bras sans fin que la Mer Baltique déploie vers l’intérieur du territoire suédois. L’influence de la mer y est donc omniprésente, par les ponts qui relient les différents quartiers, par les quais interminables qui se font face, par les petits ports qui se multiplient au cœur même de la ville. Se trouver dans une capitale qui compte tout de même près d’un million d’habitants, et pouvoir se promener au milieu des bateaux avec un vent humide sur le visage, voilà une expérience aussi surprenante qu’agréable. Le tout sans agitation fortuite, sans démesure. Je ne me suis pas senti touriste en me promenant le long des berges, mais pour la première fois je me suis senti chez moi dans un endroit qui n’est pourtant pas chez moi. Comme si cette terre me parlait, comme si j’avais déjà vécu là. Certaines choses ne s’expliquent pas… J’ai ressenti ça très vite, comme une évidence, et lorsqu’au gré d’une fin d’après-midi ensoleillée j’ai vu le soleil tomber sur les façades le doute n’était plus permis. Car pour la première fois, j’ai retrouvé cette lumière orangée si typique que je n'ai de cesse de chercher quand je quitte ma côte Atlantique, et que je n’avais encore entrevue nulle part ailleurs.

Il n’est pas question ici de dresser un tableau élogieux du modèle scandinave. J’ai par nature une grande méfiance envers ce qui est unanimement considéré comme un exemple à suivre, vacciné entre autres par ce que j’ai pu voir du fameux modèle travailliste à l’anglaise, considéré comme une référence conciliant contraintes sociales et économie de marché. J’ai déjà eu l’occasion d’exposer mon avis sur la question (2). Le fameux modèle scandinave, aussi idyllique soit-il, repose tout de même sur des principes quelquefois douteux, notamment un protectionnisme à outrance et une autosatisfaction souvent palpable dans les propos des autochtones. Mettre en exergue un chômage qui n’excède pas les 2,5% c’est une chose, oublier de préciser que la politique nationale est très proche de la dogmatique "immigration zéro" en est une autre. Toute médaille a son revers, même celle qui a l’apparence la plus sympathique. Je n’ai malheureusement pas eu suffisamment de temps sur place pour en apprendre plus sur les réalités du pays, et c’est très dommageable car il y a sûrement quantité de choses à dire.

Cinq jours passés comme l’éclair, et j’ai quitté Stockholm, sans regrets car je sais qu’un jour nos chemins seront amenés à se recroiser, d’une manière ou d’une autre. J’en suis intimement convaincu, que je me sois senti aussi bien dans cette ville ne peut pas être qu’une coïncidence. Je m’en suis pleinement rendu compte au moment de quitter la Suède, pendant cette dernière nuit passée à l’aéroport. Les quelques dix heures passées en transit m’ont inévitablement ramené à la dernière fois que j’ai eu à attendre un avion : mes trois jours à Budapest, avec tout ce qu’ils avaient comporté de joie, de déception, et d’enrichissement personnel (3). Et pour la première fois, je me suis surpris à repenser à ce drôle de week-end sans amertume, sans rancœur. Peut-être parce que j’ai trouvé à Stockholm des réponses aux questions que je me posais il y a huit mois, et qui n’étaient pas totalement éludées. Peut-être…

"Dans le port d’Amsterdam, y a des marins qui naissent" chantait Jacques Brel. Dans le port de Stockholm, il y a peut-être un marin qui a vécu une seconde naissance. Comme quoi même après des années, on peut encore être surpris par ses propres réactions.


(Chroniques d'un expatrié - Etape 2: la Suède 2/2, 05.05.2008)


(1): Chroniques d'un expatrié 6/11: La misère d'en face
http://dje.centerblog.net/2338299-La-misere-d-en-face
(2): Chroniques d'un expatrié 10/11: Don't Panic
http://dje.centerblog.net/2533117-Don-t-panic--
(3): Chroniques d'un expatrié 7/11: Lost in translation
http://dje.centerblog.net/2387581-Lost-in-translation



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Bienvenue au bout du monde

Posté le 28.04.2008 par dje
Le contraste avec une culture étrangère est toujours saisissant. Je ne parle pas juste de franchir une frontière et de rencontrer un mode de vie qui est finalement presque le même que celui que l’on connaît. Non, je parle de lieux et de gens dont la vie est si différente des nôtres que l’on se demande s’ils vivent sur la même planète. Des zones perdues, hors du temps, où s’entrechoquent réalités ancestrales et influence malgré tout bien présente du monde moderne dans tout ce qu’il peut apporter de bouleversements inattendus. Kiruna, 100 kilomètres au nord du cercle polaire, cité isolée dans la Laponie suédoise, appartient à ces lieux à la magie encore intacte bien que polluée par la rudesse de contraintes intemporelles. Cette ville d’à peine 20.000 habitants fait partie d’un monde unique, dont de nombreux témoignages rappellent sans cesse qu’ici rien n’est comme ailleurs : la neige qui tombe sans interruption, les aurores boréales qui illuminent des nuits sans éclat, la luminosité aveuglante du soleil qui se lève dès 4h du matin, le long manteau blanc qui recouvre prairies, lacs et routes dans une uniformité monotone et fantomatique.

Kiruna, c’est le bout du monde. Impossible de décrire cette ville d’une autre façon. Vous avez beau vous y attendre, cela surprend quand même. Les dix-sept heures de train depuis Stockholm donnent déjà un avertissement. L’espace de ce trajet interminable, je me suis senti transposé au cœur de l’Orient-Express, à tel point que je me suis presque imaginé voir surgir Hercule Poirot au détour du très rustique wagon-restaurant. J’adore ce genre d’ambiance un peu mystérieuse rehaussée par les paysages mornes qui défile à la fenêtre. En dix-sept heures, c’est à peine si nous avons aperçu le moindre être vivant ou le moindre début de bâtiment. Rien d’autre que la forêt, la neige, le blizzard… Et ces lumières vacillantes pour éclairer des couloirs vides une fois la nuit tombée. On en viendrait presque à se faire des films, à se demander ce qu’il se passerait si le train tombait en panne. Serions-nous perdus au milieu d’une jungle hostile, loin de tout, coupés du monde ? Non, bien évidemment. Mais on aime à le croire, comme des pionniers à la découverte du grand Nord.

Mais ce n’est pas seulement l’ambiance et le paysage qui font de Kiruna une ville unique, mais plutôt son mode de vie. Cette ville a en fait été créée de toutes pièces à la fin du XIXe siècle pour permettre l’exploitation d’une mine de fer perdue dans cette étendue désertique. La voilà la raison d’être ce cette population, cette montagne surplombant la ville qui crache à longueur de journée des volutes de fumée polluant le tableau parfaitement immaculé des plaines environnantes. Plus du tiers des habitants travaillent à la mine, les autres assurant la maintenance des routes, l’accueil hôtelier ou je ne sais quelle autre tâche annexe. Sans mine, pas de ville, voilà ce que tout le monde ici vous répète. Et pourtant, ils en auraient des raisons d’en vouloir à cette exploitation forcenée des entrailles de la montagne. Ne serait-ce que pour cette explosion quotidienne qui fait trembler le sol toutes les nuits vers 1h15 dans le but de faire tomber le fer au fond des tranchées souterraines. La première fois, on se demande ce qui se passe. La deuxième, cela surprend encore bien qu’on nous ait expliqué les raisons de ce mini-séisme brutal. Les autochtones, eux, ne se réveillent même plus… Effroyable pouvoir de l’habitude ; la montagne pourrait s’effondrer qu’ils ne réagiraient même pas.

Au-delà de ça, le moteur de la ville en est aussi son plus grand malheur. Parce que les mineurs creusent toujours plus profond, avec toujours plus d’efficacité et d’impatience, les crevasses à ciel ouvert et autres glissements de terrain sont devenus monnaie courante. Devant l’effondrement manifeste du sol, les routes ont commencé à être détournées, les bâtiments déplacés. D’ici trente ans c’est toute la ville qui aura été sortie du sol et replantée quelques centaines de mètres plus loin. Ce cas n’est pas isolé dans le nord de la Suède, d’autres villes ayant déjà subi ce drôle de sort. Et les habitants dans tout ça ? Aussi étonnant que cela puisse paraître, ils acceptent sans rechigner tout ce que la mine leur impose. Vivre sous le risque permanent de voir leur rue s’effondrer ou être contraints à déplacer leur maison ne les dérange pas outre mesure, tant que c’est pour le bien de l’exploitation. Parce qu’ils se savent tous dépendants de cette mine qui les fait vivre depuis maintenant plus d’un siècle. "No mine, no Kiruna" se plaisent-ils à dire. Fatalisme compréhensible mais néanmoins saisissant. Oui, décidément, ces gens vivent hors du temps, dans une autre dimension.

Alors, en sociologue curieux de mieux comprendre les motivations de cette population, j’en suis venu à me demander ce qui allait advenir de Kiruna lorsque l’exploitation minière aura atteint ses limites, ce qui est estimé pour 2040. Je n’ai pas osé poser la question, comme si je savais déjà la réponse qui m’attendait. Ils partiront, c’est sûr, puisque aucune opportunité n’est présente dans ce lieu vivant en quasi-totale autarcie. Kiruna deviendra une ville fantôme, dont l’existence aura duré 150 ans. Alors si c’est pour partir dans trente ans, pourquoi ne pas le faire tout de suite est-on tenté de demander aux jeunes générations ? Sûrement parce qu’au fond d’eux-mêmes, ils se sentent tous redevables de cette drôle de montagne qui les abrite, les menace, les nourrit, et au final marquera leur perte.


(Chroniques d'un expatrié - Etape 2: la Suède 1/2, 28.04.2008)

Chroniques d'un expatrié - Etape 2: la Suède

Posté le 21.04.2008 par dje
De retour de Suède en ce lundi printanier, je vous prépare pour le plus vite possible mes impressions sur ce périple très enrichissant. Le temps de mettre en forme les quelques pensées brouillonnes étalées sur mon calepin, et plusieurs chroniques devraient être en ligne dans le courant de la semaine. Le rythme normal de publication du lundi reprendra dès la semaine prochaine.

Djé

Marcher dans le sable

Posté le 02.09.2007 par Djé
Ca y est, on y est. La onzième. La dernière. Quand j’ai écrit mon premier billet il y a maintenant plus de deux mois, je n’étais pas sûr d’aller jusqu’au bout. Je voulais juste voir si j’allais arriver à tenir la route, à réussir à me forcer à un exercice régulier auquel j’ai plutôt l’habitude de m’adonner en dilettante. Je voulais savoir aussi si j’étais capable de me renouveler pour ne pas lasser mes lecteurs, pour une fois que mes écrits quittaient mon carnet ou mon écran d’ordinateur. Je pensais bien qu’à un moment ou à un autre je serais à court d’idée, de thème à exploiter, et obligé d’écrire une chronique sur du vent. Finalement ça n’est pas arrivé. A moins que ce ne soit ce que je suis en train de faire en ce moment précis.

A la fin d’une expérience comme celle-là, on est sensé tirer un bilan. Il paraît que ça se fait, mais je n’ai jamais vraiment aimé marcher dans les sentiers battus. Et puis un bilan, pour quoi faire ? Car au final, que restera-t-il de ces onze semaines : deux ou trois rencontres sans lendemain, une poignée de souvenirs, quelques lignes nonchalamment jetées sur une feuille blanche. Et ça s’arrête là. Enfin c’est ce que je croyais… Pourtant, comme un grand couillon, je me suis surpris à avoir un pincement au cœur en quittant ces personnes que je ne pensais pas avoir fréquenté assez longtemps pour pouvoir m’y attacher. Deux mois et demi à l’étranger n’ont décidément rien changé à certaines choses…

"Cruelle ironie du sort qui ne vous fait prendre conscience de la valeur des choses qu’une fois qu’elles sont parties" écrivais-je dans ma troisième chronique. Ce n’est pas tout à fait vrai, car je savais déjà ce que j’allais laisser derrière moi en quittant l’Angleterre. Même si mon coté Schtroumpf Grognon a plus souvent fait ressortir les mauvais aspects dans mes propos, il y a eu du positif pendant ce séjour, plus que je n’aurai pu le supposer avant de partir. C’est juste que je le garde pour moi. Mais ce que j’ai surtout appris, c’est que je ne pourrai jamais me sentir mieux que chez moi, et ce où que je sois et quelques soient les raisons qui puissent me pousser à m’installer ailleurs.

J’ai grandi sur un petit bout de terre qui ne ressemble à aucun autre endroit, et ça je ne pourrai jamais le renier. A peine deux pas en dehors de l’avion et l’humidité de l’air océanique était là pour me rappeler que j’étais de retour à la maison. Depuis je passe mon temps à reprendre contact avec ces sensations qui m’ont tellement manqué depuis trois mois. Le contact du sable sous les pieds nus, le calme apaisant des routes de forêt, la douceur de la brise océane qui accompagne les soirées de fin d’été, et surtout cette lumière orangée de fin d’après-midi que je n’ai retrouvée nulle part ailleurs. Quand je vois ça, je me rappelle pourquoi ces chroniques sont celles d’un expatrié.

Expatrié j’ai été, expatrié je ne suis plus, au moins pendant quelques jours avant de repartir à Paris reprendre la routine d’une année qui risque fort de ressembler à la précédente, dans ce que cela peut avoir de bien comme de pénible. Ou alors je me trompe et tout va être différent… Wait and see, comme le diraient les Anglais dans l’infinie sagesse qu’ils peuvent déployer lorsqu’ils n’ont pas une bière à portée de main. Alors je vais attendre, et voir ce que le futur me réserve. Mais je vais surtout utiliser le peu de temps que j’ai à profiter de tout ce qui fait que ma terre est unique. Parce qu’il y a vraiment des choses dont je ne peux pas me passer.

Je vais faire plus court que d'habitude, parce que ces chroniques n’ont plus lieu d’être maintenant que j’ai quitté l’Angleterre. Aussi parce que j’ai assez abusé de votre temps et de votre attention tout au long de l’été. Et surtout parce que demain j’ai envie de me lever tôt pour profiter pleinement de la journée qui m’attend. Une journée sur mon île. Une journée chez moi. Simplement une journée où je me sens bien car rien n’a plus d’importance que de se sentir enfin de retour à la maison.


(Chroniques d'un expatrié 11/11, 02.09.2007)

Don't panic...

Posté le 26.08.2007 par Djé
J’ai pas envie d’écrire ce soir. Vraiment pas. Mais je vais me forcer parce que je me suis promis d’aller jusqu’au bout de ces onze chroniques. Et puis ça m’aidera peut-être à expier le dégoût qui m’envahit de plus en plus, à répondre à ces questions qui tournent sans cesse dans ma tête devant de telles horreurs. Cette semaine un gamin de onze ans a trouvé la mort, ou alors c’est l’inverse, je ne sais plus trop… Il jouait innocemment au football sur un parking dans un quartier de Liverpool, et il a reçu trois balles, dont une dans la tête. Froidement. Sans raison. L’auteur de ces coups de feu ? On peut lui aussi le qualifier de gamin, parce qu’il a beau appartenir à un gang armé il n’en reste pas moins qu’il n’a que seize ans. Le scénario est sordide, la chute tragique. Mais ce n’est pas un film. Welcome back to reality.

Apparemment l’acte serait une méprise. Mais quel genre de méprise peut pousser à abattre un enfant de onze ans ? Peut-être était-il soupçonné d’être un caïd du coin, un revendeur d’armes, ou bien la plaque tournante d’un réseau de drogue. Un peu de sérieux… Dans le flot d’atrocités déversé chaque jour par ce monde en crise, celle-là me choque plus que les autres, à cause de son caractère gratuit, de l’incompréhension qu’elle provoque, aussi parce qu’elle heurte ma sensibilité de possible futur parent.

Dans un sondage récent, les Britanniques se disent horrifiés par la montée de violence qui secoue leur pays. Il y a de quoi. Ca me fait rigoler quand on parle de l’insécurité en France, cette chimère montée de toutes pièces par des médias sous contrôle à la merci de personnages aussi dangereux qu’ils sont haut placés. Ici la réalité est toute autre, et les réseaux d’armes et les guerres de gangs existent bel et bien. Même si le Sud de l’Angleterre est relativement épargné, on m’avait averti dès le premier jour des quartiers où il ne fallait pas aller. J’avais écouté avec scepticisme, en me disant que la crédulité des gens était décidément propice à créer des psychoses sans fondements. Mais le peu que j’ai pu voir lorsque je suis parti à la recherche désespérée d’un playground me fait penser que, finalement, c’est peut-être moi le naïf dans l’histoire. Je vous présentais dans ma dernière chronique la dépendance au modèle américain dans ses aspects les plus légers. Voilà maintenant une autre partie du paysage.

Attention ce n’est pas le Bronx non plus, je ne voudrais pas faire du sensationnalisme à la TF1. J’essaie juste de retranscrire ce que je vois de mes propres yeux, et je vous assure que ce n’est pas très encourageant. Les experts britanniques tentent de comprendre les raisons d’un tel phénomène, les Anglais étant sur ce point moins cons que les Français, qui préfèrent (mal) guérir que prévenir. Il ne s’agit pas d’excuser ou de justifier un acte aussi épouvantable que celui qui a eu lieu cette semaine, mais juste d’essayer de pointer les défaillances du système qui amènent à ça. Deux choses sont principalement montrées du doigt, résumées par cette phrase d’un sociologue : "Nous n'avons ni les structures familiales de l'Europe du Sud ni les systèmes sociaux de l'Europe du Nord".

Le premier argument est on ne peut plus vrai, car il est ancré dans la culture britannique. L’expression "fossé générationnel" prend tout son sens ici, pour des raisons que je ne saurais expliquer. C’est un étonnement permanent de constater à quel point adultes et jeunes semblent vivre dans des mondes différents, se croisant sans se regarder, se côtoyant sans se parler. Les structures familiales éclatées ont sûrement un rôle à jouer, toujours est-il qu’il semble n’y avoir plus aucun lien entre les adolescents et le reste du monde, sans grands-parents pour les conseiller ni grand frère pour les aiguiller. Les gamins traînent dans la rue à toute heure dès l’âge de huit ans, certes autonomes mais aussi fatalement influençables. Il ne nous appartient pas de juger cela, car c’est juste un comportement normal ancré dans une culture différente de la notre. Mais il est pourtant vrai que cela peut expliquer certaines choses.

Quant à la deuxième explication … que dire de plus si ce n’est qu’effectuer une telle constatation et ne rien faire pour changer les choses est à la limite de l’indécent. Pas de systèmes sociaux, pour un pays qui se vante d’avoir mis sur pied un modèle social adapté aux contraintes économiques ? Le voici donc, le coté obscur du présumé miracle anglais. Le travaillisme tellement admiré et montré en exemple dans nos pays n’est que de la poudre aux yeux, et il faut des drames comme celui de Liverpool pour que certains arrêtent enfin de se voiler la face. Le système est efficace, il n’y a pas à en douter, mais seulement pour les plus riches, ceux qui justement n’ont pas besoin de systèmes sociaux. Quant aux autres, ils n’ont qu’à essayer de remonter la pente pour accrocher le bon wagon, alors à leur tour ils pourront profiter du miracle. Sinon tant pis pour eux. En gros on a juste changé "la merde pour tous" en "chacun sa merde". Belle vision du monde…

Au vu de tout ça, je commence à avoir vraiment envie de rentrer en France. Et pour y voir quoi ? Des dirigeants qui traitent des êtres humains comme de vulgaires rats d’égout en les chassant à coups de répulsifs industriels. La dérive est peut-être moins choquante – et encore – mais elle est bien plus dangereuse car elle agit sous couvert de la loi. Non, décidément, l’herbe n’est jamais plus verte de l’autre coté. Expatrié ou simple citoyen du monde, où que l’on puisse aller la merde sera toujours collée sous nos chaussures.


(Chroniques d'un expatrié 10/11, 26.08.2007)

Big Brother is watching you

Posté le 19.08.2007 par Djé
L’Angleterre est décidément un pays étonnant. Un pays qui revendique une histoire riche et des traditions ancestrales, mais qui est irrémédiablement attiré par les lumières capitalistes du modèle inspiré par le grand frère américain. Cela m’a frappé dès les premiers jours, et ce sentiment n’a fait que grandir depuis. La culture anglaise, aussi typique soit-elle, semble se chercher encore, perdue entre tradition et modernité. Et cela donne lieu parfois à des contrastes surprenants.

Ceux qui ont déjà eu l’occasion d’aller à Londres savent peut-être de quoi je veux parler. L’architecture de la ville est un patchwork sans réelle structure. Au milieu des bâtiments historiques qui font la renommée et le charme de la capitale anglaise poussent des structures de verre et de métal qui rivalisent de laideur. Les bords de la Tamise ne ressemblent plus à grand-chose tellement les urbanistes ne soucient guère de gâcher leur patrimoine culturel par des constructions tape-à-l’œil. Et même si ça me fait mal de dire ça, c’est là qu’on s’aperçoit que Paris n’est pas une ville si moche finalement. Quand on marche vers le centre de la ville, on touche presque au surréaliste en découvrant les gigantesques panneaux lumineux qui surplombent les façades typiques, vomissant à longueur de journée des messages clignotants à la gloire de McDonald’s ou Coca-Cola. On en viendrait presque à se demander si Londres n'est pas jumelée avec Tokyo.

Au-delà de ces considérations somme toute assez terre-à-terre, c’est surtout dans le comportement général des gens que l’on ressent comme une profonde contradiction, car certaines coutumes issues d’une autre époque ont malgré tout la peau dure ici. Je ne compte plus les festivals traditionnels au cours desquels des groupes habillés – pour ne pas dire déguisés – dans des costumes ridicules effectuent des danses et des chorégraphies tout droit venues du Moyen Age. Et aussi pathétique que cela puisse paraître pour un non-initié comme moi, les Anglais adorent ça. Les adultes en tous cas, car pendant que les parents applaudissent les danseurs, les enfants leur courent autour en jouant à la guerre, équipés de toute la panoplie du parfait petit GI parti faire la guerre à l’Irak. Je vous avais parlé de contraste… Ca doit être ce qu’on appelle le choc des générations. En même temps, qui achète les fusils en plastique aux enfants ?

L’influence américaine est partout, mais évidemment surtout dans les médias, et notamment dans ce formidable moyen d’abrutissement de masse que représente la télévision. Les actualités sont relayées façon Paris-Match, le but étant plus de secouer le public en lui déversant une information prémâchée que de le faire réfléchir en lui donnant les moyens de se faire sa propre opinion personnelle. Et mieux vaut ne pas se tourner vers la presse écrite dans ce domaine, le monopole des tabloïds étant omniprésent. Quant aux programmes, on hésite entre télé-réalité, séries américaines périmées et jeux tous plus débilisants les uns que les autres. De quoi bien éduquer la jeunesse, qui à défaut d’être ouverte et dynamique sera malléable et formatée, prête à brouter comme un mouton dans ce monde libre vendu dans un joli paquet cadeau par l’économie de marché made in USA.

Mais attendez, neuf chroniques et je ne vous ai pas encore parlé de la "Jacky Touch" pourtant si chère aux Anglais ? Fast and Furious, film sublime s’il en est, a dû être érigé en chef d’œuvre ici, car quasiment un conducteur sur deux est un adepte du tuning. Tout y est : le boomer qui fait trembler les trottoirs, les jantes reluisantes, les ailerons, la moquette sur le volant, et même les néons sous la voiture, chose que je n’aurais jamais pensé voir ailleurs que dans des films. Si de mon point de vue c’est plus ridicule qu’autre chose, cela reste néanmoins symptomatique d’un certain comportement largement répandu par ici : avoir de l’argent c’est bien, le montrer c’est mieux. On s’affirme alors comme un winner dans cette loi de la jungle économique. Dans le même ordre d’idée les fashion-victims sont légions, et je ne parle pas seulement des jeunes adolescentes prépubères. Les nouveaux riches n’ont aucun scrupule à s’afficher en vous envoyant de la fringue de marque stylisée plein les yeux. On est très loin de l’hypocrisie mal assumée du bourgeois bohème.

Je pourrais vous parler de ce sujet pendant des heures tellement il me tient à cœur. Evoquer les services publics qui n’ont plus rien de public puisqu’ils devaient faire tâche dans le paysage économique. Parler du système bancaire où tout est fait pour pigeonner le client, sans la moindre marque de considération. Vanter les mérites du blairisme qui n’est rien d’autre qu’un capitalisme dissimulé, peut-être moins apparent mais tout aussi redoutable. Mais à quoi bon prêcher dans le désert…

Le Grande Bretagne est un beau pays en bien des points, mais a pour principal défaut de se bercer d’illusions. Illusion de croire qu’elle forme une vraie nation ; mais comment peut-on prétendre réunir sous la même bannière des peuples aussi différents que les Anglais, les Gallois et les Ecossais ? D’ailleurs posez-vous une question : comment appelle-t-on les habitants du Royaume-Uni ? Vous pourrez chercher autant que vous voudrez, il n’y a pas de réponse. En vérité ce Royaume n’a d’uni que le nom. Illusion surtout de croire que ce pays est libre et indépendant sur la scène internationale, bien aidé en cela par son statut forcément particulier d’insulaire et par la supposée puissance du Commonwealth. Mais ce que je vois tous les jours ce n’est qu’un chiot tenu en laisse par l’impérialisme américain. Pourtant ce sont bien les descendants des colons britanniques qui ont fondé les Etats-Unis… Alors au final, qui est à l’origine de tout ça : l’œuf ou la poule ?


(Chroniques d'un expatrié 9/11, 19.08.2007)

Panique sur la ville

Posté le 12.08.2007 par Djé
Ca y est, la terreur alimentaire est de retour ! Il nous a fallu attendre tard cette année, jusqu’au mois d’août alors que d’habitude la psychose apparaissait dès le printemps. Mais finalement elle est bien là notre épidémie de désinformation annuelle, et comme une fois sur deux elle nous vient d’Angleterre. Je ne sais pas ce qu’ils font à leurs bêtes de ce coté de la Manche pour mériter ça, mais ça explique peut-être le goût passablement désagréable de leur viande. En tous cas la menace pèse de nouveau sur nos assiettes depuis la découverte de nouveaux cas de fièvre aphteuse dans une ferme anglaise. Quelle déception de constater que l’imagination de ceux qui tirent les ficelles dans l’ombre commence à s’étioler... Ils nous avaient pourtant habitué à varier les plaisirs : un coup la vache folle, un autre le SRAS, l’année d’après la grippe aviaire. Il y avait une vraie volonté d’originalité derrière tout ça, histoire de ne pas lasser le consommateur et de le maintenir naïf et manipulable à souhait. Mais là rien de mieux qu’une resucée de l’épizootie de fièvre aphteuse de 2001. Franchement décevant. Ca explique peut-être qu’on ait dû attendre jusqu’en août, des fois que l’idée d’une nouvelle maladie arrive. Tant pis on se contentera de ça.

Alors oui, il est temps de décréter l’état d’urgence et d’envoyer les bêtes par centaines à l’abattoir. Le gouvernement anglais veut à tout prix éviter le fiasco d’il y a six ans, où près de dix millions d’animaux d’élevage avaient été victimes de la maladie. Dix millions vous êtes sûrs ? Officiellement ce ne sont pourtant que deux mille cas qui avaient répertoriés a l’époque. Mais ce n’est pas l’épidémie de fièvre aphteuse qui avait conduit à ces abattages par milliers, plutôt une gigantesque épidémie de connerie humaine. Sous prétexte d’un principe de précaution aberrant, on avait donc sacrifié 5000 têtes de bétail à chaque fois qu’un seul et unique soupçon de risque de contagion se faisait sentir. C’est sûr qu’une fois qu’on aura tué toutes les bêtes, il n’y aura plus de maladie. La logique est implacable.

On peut bien sûr m’apporter des objections, notamment que si l’on n’avait pas procédé de la sorte le nombre de cas aurait peut-être dépassé la barre des dix millions. C’est possible, et je ne suis pas suffisamment qualifié en la matière pour le savoir. Mais il est bon quand même de rappeler que la fièvre aphteuse a beau être extrêmement contagieuse, il n’en reste pas moins qu’elle n’est que très rarement mortelle – motif de désinformation n° 1 – et qu’elle ne peut se transmettre a l’homme – motif de désinformation n° 2. Deux objections qui tendent à faire réfléchir sur le caractère très relatif de la psychose déclenchée par cette maladie, et sur le traitement plus que radical qu’elle a provoqué. Un marteau-pilon pour écraser une mouche, toutes proportions gardées.

Le plus drôle dans tout ça, c’est ce qui est à l’origine de ce foyer d’infection. Au moins cette fois on ne nous a pas servi des explications profondément xénophobes, telles que le déplacement d’un nuage de virus provenant des mouvements en masse des moutons au Maghreb pendant l’Aïd-El-Kébir, ou encore les conditions sanitaires douteuses d’un élevage de porcs dans un restaurant asiatique. Un problème ? Oh ça doit venir du voisin, en plus il a une tête d’étranger... Non, en 2007 l’origine du foyer est un laboratoire de recherches qui justement étudiait un virus contre la fièvre aphteuse. Je trouve ça ... comment dire ... légèrement risible. Surtout que les vaccins en question ne sont théoriquement plus pratiqués depuis 1992, suite à un décret européen découlant d’une étude selon laquelle tous les cas depuis cinquante ans avaient été provoqués par des mauvaises manipulations de vaccins – c'est beau la recherche quand c'est bien mené. Mais en Angleterre on ne fait décidément rien comme tout le monde, et on a malgré tout décidé de continuer les études sur ce vaccin, avec les conséquences que l’on sait. Qui a dit que l’Europe marchait sur la tête ?

J’entends déjà certains me dirent que si de telles précautions sont prises, c’est qu’il doit y avoir une raison, un vrai risque, une menace à ne pas prendre à la légère. On n’oserait pas nous prendre pour des cons quand même !? Peut-être même que le danger est plus grand qu’on veut bien nous le dire. Oui oui, c’est ça. Et pendant ce temps la marmotte … enfin vous voyez où je veux en venir. Alors on va arrêter de manger de la viande, c’est de la vraie saloperie. On va arrêter de boire aussi, parce qu’il paraît c’est mauvais pour la santé (si si je vous jure). Et puis on ne va plus faire de sport, trop de risques de blessures ou de crise cardiaque. On ne va plus prendre les transports non plus, des fois qu’on aurait un accident. On va tous s’enfermer dans un bunker en attendant que ça se passe. On va se faire chier c’est sûr, mais au moins on vivra longtemps. Quelle belle société que l’on veut nous vendre, ça me fait saliver d’envie…

Allez sur ce je tire ma révérence, parce que je préfère vraiment en rigoler de tout ça. Mère des cons est toujours enceinte, comme dirait l’autre. Que personne ne s’inquiète, la descendance a encore de beaux jours devant elle.


(Chroniques d'un expatrié 8/11, 12.08.2007)

Lost in translation

Posté le 05.08.2007 par Djé
Sept semaines. Déjà sept longues semaines que je moisis dans cette grisaille incessante et déprimante qui en vient presque à me faire perdre la notion du mot "été". Ca commence à faire beaucoup, suffisamment en tous cas pour avoir parfois l’impression furtive de me sentir chez moi. Passées les premières surprises, les premières rencontres, tout me semble désormais presque trop familier. Des habitudes, des repères se sont installés de façon sournoise, sans prévenir, et petit à petit l’embourgeoisement me guette. Ce même embourgeoisement dont me parlent mes plus anciens collègues depuis que la promesse d’une situation professionnelle stable s’est offerte à moi. Ce mot qui me fait peur tellement il sous-entend la perte d’une certaine forme de folie douce et insouciante, et la résignation à une routine qui il y a quelques mois encore m’aurait paru insoutenable. Ce mot que je suis pourtant obligé d’accepter car il correspond bien à une partie de ma situation actuelle.

Il était urgent de réagir. Et partant du principe que l’herbe est toujours plus verte de l’autre coté, j’ai décidé … de m’expatrier. Comme ça, sur un coup de tête. En deux jours les billets étaient pris et la journée de travail de vendredi passée aux oubliettes. Un besoin subit de reprendre contact avec des choses dont je n’arrivais pas à compenser le manque, malgré tous mes efforts. Juste envie d’une jolie parenthèse au milieu d’un été sans grande saveur. Train, bus, avion, escale, re-avion, taxi… Ca y est on est arrivé ? Le pied, plus qu’à refaire ça dans deux jours pour revenir !

Ca ne me dérange pas tant que ça, j’ai toujours adoré les transports en commun, justement pour ce qu’ils ont de commun. A l’instant où j’écris ces lignes, je suis bloqué entre deux avions et j’observe les gens qui, comme moi, sont en transit dans ce hall d’aérogare. Ca peut paraître con, mais c’est passionnant. S’imaginer, juste sur une impression, quel caractère se cache derrière un visage, quelle histoire peut bien expliquer telle attitude, quelles relations existent entre les personnes qui semblent se connaître… Chaque individu qui m’entoure, aussi insignifiant soit-il, est un personnage potentiel d’une intrigue qui se dessine dans ma tête. C’est tellement rassurant de se laisser aller à ces divagations sans réels fondements, surtout dans les moments où la réalité vous colle cette putain de boule au ventre qui inhibe toutes vos actions.

A force de vadrouiller aux quatre coins de France – souvent pour d’obscures raisons – les gares je commence à connaître. Ca reste à mon échelle. Les aéroports par contre j’ai vraiment du mal. Comment peut-on avoir mis au point des structures aussi complexes ? C’est un truc qui me dépasse. L’aéroport est comme un énorme animal qui vit de lui-même : chacun trouve sa place dans ce monstre d’organisation, fait son boulot sans une seule fausse note, passe le relais à un autre qui poursuit une activité qui ne s’arrête jamais, le tout dans la discipline la plus totale. L’individu s’efface pour n’être qu’un composant parmi d’autres d’une gigantesque entité autonome, et jamais un grain de sable ne vient perturber la mécanique. Je ne sais pas si je trouve ça impressionnant ou juste effrayant. Malgré les jolis sourires des hôtesses d’accueil, difficile de faire structure plus impersonnelle.

Trois heures plus tard, de retour dans l’aéroport de Londres. J’ai posé le cerveau à coté et je me suis mis en mode écriture automatique. C’est ça ou je m’effondre sur le stylo. J’ai vaguement l’impression de faire tache dans l’agitation ambiante. Une larve au milieu de la fourmilière. Certains me regardent bizarrement ; c’est si suspect que ça un mec assis en tailleur qui gratte sur un calepin au milieu d’un aéroport ? Faut croire que oui… Seule la musique de fond me semble humaine dans cette atmosphère : Ex-Factor, de Lauryn Hill. On pouvait difficilement trouver mieux dans le contexte… J’avance à la recherche de mon bus. Tout autour ce n’est qu’embrassades et retrouvailles, avec bien sûr les petits panneaux avec des noms dessus typiques des aéroports. Dans ce sens-là personne ne m’attend, ça tombe bien j’ai pas envie de parler. Rapide coup d’œil sur les news : un pont qui s’effondre, un train qui déraille, une bagnole qui explose… Un jour normal sur la planète Terre. Les images de ces drames passent en boucle sur le mur, juste derrière un couple qui s’enlace. Drôle de contraste.

Je suis en train d’achever ma dixième heure de transit en trois jours. Autant à l’aller je ne m’en étais pas rendu compte, autant au retour ça me semble interminable. Heureusement que cette fois j’ai pas fait la connerie de laisser stylo et feuilles blanches dans les bagages. Observer les gens c’est sympa un temps, mais à force ça lasse. J’entends parler anglais autour de moi, rien de bien surprenant me direz-vous. Ben oui mais pendant deux jours je m’étais presque déshabitué. Et ça fait vraiment du bien de pouvoir de nouveau s’exprimer comme on en a envie, sans chercher ses mots, sans se retenir d’intervenir parce qu’on n’arrive pas à suivre. Mais maintenant c’est fini, je suis de retour au pays. Enfin façon de parler.

London Heathrow Airport, 20h45. C’était un drôle de week-end
London Heathrow Airport, 20h45. Fin de la parenthèse


(Chroniques d'un expatrié 7/11, 05.08.2007)

Pour vous donner une idée de ce que représente l'aéroport d'Heathrow, je vous invite à lire cet excellent article :
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-781732,36-942873,0.html?xtor=RSS-3208

La misère d'en face

Posté le 29.07.2007 par Djé
Il y a des rencontres qui sont aussi uniques qu’improbables. Des moments magiques auxquels on ne s’attend pas mais qui sont à même de totalement changer une personne. Je l’avais bien déjà repéré sur le chemin du boulot, un jour d’un coté de la rue, l’autre jour de l’autre. Toujours la même dégaine. Mal rasé, un treillis usé jusqu’à la toile, une casquette kaki, un bon vieux T-shirt Linkin Park et un étrange symbole en guise de boucle d’oreille. Un sac à dos comme coussin de fortune et un chien fidèle sur les genoux complètent le tableau. Une bonne gueule, de celles qu’on a envie de découvrir un peu plus.

J’avais vu que souvent certains s’arrêtaient pour lui parler, passer un peu de temps avec lui. S’il y a quelque chose que les gens semblent avoir compris ici, c’est qu’un SDF n’a pas uniquement besoin de monnaie ou de quoi manger, mais aussi de compagnie et de chaleur humaine. De mon coté je n’avais jamais pris le temps de m’arrêter, et je me contentais de passer devant lui en baissant la tête. Je ne sais pas pourquoi. Barrière de la langue ? Retard sur l’horaire ? Ou peut-être juste peur de l’inconnu… En tous cas un truc con qui me retenait à chaque fois.

Et puis un jour j’en ai eu marre de jouer au citadin pressé. Je l’ai entendu me saluer, je me suis arrêté. Je me suis posé là et on a commencé à parler. De tout… De rien… Surtout de rien en fait. Il m’a dit s’appeler Andy, et c’est tout ce que je sais de lui. Je ne veux pas en savoir plus, et ça tombe bien parce qu’il ne veut pas m’en dire plus. Quand il a su que je venais de France, il m’a tout de suite demandé ce qu’on faisait chez nous pour aider les gens comme lui. Il a accueilli ma réponse sans grande surprise, comme s’il savait déjà que dans tous les pays occidentaux les laissés-pour-compte n’ont jamais aussi bien porté leur nom. Et puis la discussion a dérivé d’un sujet à l’autre, sans grande cohérence. On est restés là pendant une demi-heure, assis sur le trottoir, à refaire le monde, et puis je suis parti en le laissant à sa solitude. Depuis ce jour le rendez-vous est devenu régulier.

Il pourrait m’en vouloir, moi le petit con qui a un toit et un job bien payé alors qu’il n’a rien fait de sa vie, et qui pousse le vice jusqu’à arborer montre, gourmette et chaîne en or juste sous son nez. Même pas. Il accepte sa condition avec un fatalisme étonnant, tout en gardant l’énergie d’aller de l’avant. L’énergie du désespoir… Aucune rancœur envers cette société qui le laisse sur le bas-côté, juste un regard acéré et désabusé sur le monde qui l’entoure. Ses traits d’humeur me régalent. A croire que franchir l’obstacle de la langue a fait tomber la barrière sociale, mais quand on discute il n’y a plus de règles, plus de tabous. On se parle d’égal à égal. D’homme à homme. Comme deux potes autour d’une bière qui se laissent aller à exprimer leurs ressentis parce qu’ils se sentent en confiance. De quoi me rappeler à moi qui doute de tout que l’authenticité existe encore.

Je me demande comment un mec aussi marginal peut garder une vision aussi juste sur la société. Il dort dans la rue et pourtant pourrait donner des leçons de sociologie à tous ces philosophes qui ne sont jamais sortis de leur tour d’ivoire. Ce qui m’interpelle surtout, c’est comment quelqu’un à l’esprit aussi vif et manifestement pétri de qualités peut en arriver à ce point de déchéance. C’est bien que quelque chose ne tourne pas rond dans notre monde ! Pendant ce temps on apprend que les candidats à l’Elysée ont dépensé plus de vingt millions d’euros pour leur campagne. Ca ne vous laisse pas comme un sale goût dans la bouche ?

Si je lui disais que j’allais écrire une chronique sur lui et qu’il allait être connu aux quatre coins du monde, ça le ferait sûrement rigoler. Parler d’un clochard, qui veux-tu que ça intéresse gamin ! Plein de gens j’espère, parce que de mon coté c’est sûrement la personne la plus touchante qu’il m’ait été donné de rencontrer ici. Je cite la FF : "ce sentiment de bien-être qui n’enlève rien à notre mal de vivre". C’est ça que je vois dans ses yeux qui pétillent quand on discute. Passer du temps avec ceux qui veulent bien s’arrêter et aller vers lui, c’est la seule chose qui le rattache encore un peu à ce monde. Alors je reste là, dix minutes, un quart d’heure, et puis je rentre chez moi où m’attendent une chambre chauffée et un lit douillet, pendant que lui s’endort sur le trottoir. Et à chaque fois la même question qui me vrille le bide : qu’ai-je fait de plus que lui pour mériter ce que j’ai ?

Dans une autre vie ce mec aurait pu être mon meilleur pote, mon frère, ou même mon père. Là c’est juste un clochard abandonné dans une rue pluvieuse. Un personnage marginal mais tellement vrai dans la grande hypocrisie de la comédie humaine. C’est Andy. Chienne de vie…


(Chroniques d'un expatrié 6/11, 29.07.2007)
L'image est extraite du film Comme un Aimant (Kamel Saleh, 2000)

Sexe, bière et Rock'n'Roll

Posté le 22.07.2007 par Djé
C’est un vrai régal que de suivre l’actualité britannique. Ou plutôt la réaction des Anglais à cette actualité. Il y a toujours comme un décalage singulier entre la gravité des faits et la façon dont ils sont appréhendés. Les évènements les plus importants sont souvent pris à la légère, alors que la plus insignifiante des nouvelles est prompte à faire parler pendant des jours. J’ai déjà eu l’occasion de vous parler de mon étonnement concernant l’indifférence manifeste de la plupart des Anglais face aux inondations qui touchent leurs compatriotes ou encore la menace terroriste sur Londres. Mais la semaine passée il y a une chose, bien plus grave, qui était au centre de toutes les discussions : quatre, que dis-je sept ministres britanniques ont avoué avoir fumé du cannabis dans leur jeunesse. Oh my God, that’s so weird !

Je vous replace le contexte : Depuis 2004 le cannabis a été replacé au Royaume-Uni comme drogue de catégorie C, au même titre que les anabolisants ou les tranquillisants les plus puissants. Tony Blair on aime ou on aime pas, mais voilà au moins un dirigeant qui a compris que l’on ne peut pas traiter un fumeur occasionnel de la même manière qu’un dealer d’héroïne. Mais le nouveau gouvernement a peur que cette banalisation ait des conséquences fâcheuses sur sa belle et dynamique jeunesse, et charge donc la nouvelle ministre de l’Intérieur d’une consultation sur le sujet. Consultation qu’elle démarre de façon pour le moins originale … en déclarant avoir été elle-même consommatrice.

Et là c’est le drame. En l’espace d’une journée les déclarations se multiplient, et le soir même ce sont donc pas moins de sept ministres qui ont emboîté le pas de leur collègue – et pas des moindres : Finances, Transports, Logement… En chimie on appelle ça une réaction en chaîne. Là on assiste plutôt à un superbe exemple de solidarité politique. Ca me rappelle un peu les lemmings, vous savez ces petites bêtes suicidaires qui se jettent aveuglément du haut des falaises par paquet de dix. Ou alors les politiques anglais sont-ils simplement jaloux de leur homologue français Nicolas Sarkozy arrivant fin saoul au congrès du G8 ? Ministre ou pas, en Angleterre aussi on sait se retourner le cerveau ! Ah pardon, on me souffle dans l’oreillette que notre cher président n’avait pas bu, tout juste était-il un peu essoufflé parce qu’il venait de monter des escaliers. Liberté de la presse, quand tu nous tiens…

Bref, vu de mon œil extérieur d’expatrié tout cela prête plutôt à sourire. Je me rappelle qu’à l’époque Lionel Jospin avait avoué lui aussi avoir fumé du cannabis étant étudiant, et que ça n’avait pas franchement ému les foules. Mais ici monsieur, en Grande-Bretagne, pays des vertueux défenseurs de la morale, de telles déclarations ça ne passe pas ! Et toute la semaine j’ai pu entendre à droite à gauche des réactions toutes plus offusquées les unes que les autres, souvent à la limite du réactionnaire. C’est bien simple, cette histoire est tellement sur toutes les lèvres que je ne sais toujours pas si Harry Potter est mort – et d’ailleurs sans vouloir choquer personne je m’en fous un peu.

Si décalage il y a entre l’information et la façon dont elle est relayée, c’est surtout dans le comportement général des Britanniques qu’il y a … comment dire … comme une contradiction. Parce qu’ici tout le monde, sans distinction de sexe, d’âge ou de condition sociale, a adopté une philosophie de vie qui se décline en deux mots : Save Money. Le principe ? D’une simplicité enfantine ! La semaine on bosse pour mettre de l’argent de coté, argent qui servira le week-end à s’éclater la tête – et je pèse mes mots – en faisant la tournée des pubs. Ca commence le samedi dès quatorze heures. A dix-neuf heures on croise déjà des cadavres à tous les coins de rue. Et à vingt-deux heures on est susceptible de tomber sur vingt mecs à poil en train de danser la Macarena au milieu d’un carrefour. Ah ça oui, on s’ennuie rarement le samedi soir en Angleterre.

Et alors quoi ? Accepter de se mettre dans des états pareils toutes les semaines, et s’offenser parce que ses dirigeants ont avoué avoir tiré deux fois sur un joint qui tournait ? Y a comme un truc que je saisis pas. Et quand j’évoque le sujet avec les autochtones, je n’ai pour seul réponse qu’un nébuleux "Ca n’a rien à voir". Ah bon… Alors si ça n’a rien à voir, ça doit peut-être venir de moi… Après tout, je devrais commencer à le savoir qu’en Angleterre on ne fait rien comme tout le monde.

Une partie du mystère m’a cependant été levée par un de mes collègues, archétype du vieux sage anglo-saxon tel qu’on peut se l’imaginer, calme et flegmatique. C’est juste que le peuple anglais est un peu comme un loup-garou m’a-t-il dit, qui se transforme une fois la semaine de travail passée. Et il n’y a rien à voir entre les deux facettes de ce personnage. Une sorte de schizophrénie assumée et contrôlée. Le Save Money poussé à son paroxysme. Avant d’ajouter que les Britanniques sont sûrement le peuple le plus décadent du monde, mais seulement deux jours par semaine. Ce n’est pas un hasard si le rock, le vrai, celui des Pink Floyd et Led Zeppelin, est né ici. Et de conclure avec malice que ça devait sûrement être un week-end.


(Chroniques d'un expatrié 5/11, 22.07.2007)
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